«C'est Torinooooo!» Le 19 juin 1999, Eva Christillin, vice-présidente du Comité organisateur Torino 2006, hurle sa joie à la planète: le Comité international olympique (CIO) a choisi Turin. Un cri de libération lancé de Séoul qui transperce les continents, un cri de mobilisation qui traverse les écrans de télévision, un cri de rassemblement qui rebondit contre les Alpes, ricoche dans le Val Susa, s'enfonce dans le Val Chisone, pénètre dans tous les foyers et dans le cœur des Piémontais.

Message latent: «Montrons-leur qui nous sommes.» Non, les Piémontais ne sont pas «faux et courtois», comme le veut l'adage suranné. Non, ce ne sont pas des «Bôgianen», d'irréductibles conservateurs terrifiés par la lueur d'un hypothétique changement.

Ce sont en revanche des travailleurs, des montagnards stakhanovistes qui ont relevé le défi en terminant toutes les infrastructures dans les délais impartis, et en y ajoutant une surprenante et séduisante touche d'innovation. Enthousiaste, au terme de sa dernière inspection, le président du CIO, Jacques Rogge, déclarait: «Ce seront des Jeux extraordinaires.»

Quand on lui rapporte ces propos, Vittorio Salusso, superviseur de toutes les infrastructures des Jeux construites en montagne, allume une énième cigarette, se passe la main sur une barbe de trois jours et lâche: «On bosse comme des fous depuis cinq ans, mais on a tenu notre pari. Regarde cette piste de bobsleigh, c'est une merveille de 1435 mètres. Le panorama sur la vallée de Claviere est à couper le souffle. Parfaitement éclairée pour les compétitions en nocturne, elle a été dessinée par des ingénieurs allemands et italiens qui, c'est une nouveauté, l'ont dotée d'une structure spéciale, couverte, pour que les athlètes puissent s'entraîner à la seule phase de poussée.»

Et l'écologie, Vittorio? «C'est la première piste au monde dont tous les tuyaux de fonctionnement, ceux d'ammoniaque en particulier, ont été regroupés dans un bloc de béton armé en «U» sous la glissière. Nous avons toujours veillé à l'environnement: sur l'ensemble du territoire olympique, nous avons préféré augmenter la capacité des remontées mécaniques existantes plutôt que d'en construire de nouvelles. Les entrepôts de matériel ont été enterrés, et les édifices ont été réalisés en bois et en pierre sèche, comme le veut la tradition locale.» L'ARPA, l'Agence régionale pour la protection de l'environnement, chargée du contrôle du projet olympique turinois, a déjà été cooptée par les organisateurs de Pékin 2008.

Vittorio nous conduit en 4x4 dans la vallée glaciale de Pragelato, où se dérouleront les épreuves de ski de fond et le saut à skis. Marco Zocco, l'architecte qui a imaginé les tremplins, regarde avec affection les toboggans illuminés et révèle «qu'ils ont été projetés de manière à profiter des flux porteurs», et que la courbure finale de la rampe «peut être modifiée en fonction des conditions atmosphériques et du vent».

A quelques encablures de là se trouvent les deux anneaux de ski de fond. De petits bijoux de technologie. «Ils sont équipés de 16 canons à neige et de 40 positions de tir pour garantir un enneigement parfait, spécifie Vittorio Salusso. Les pistes sont entièrement câblées et équipées du système GPRS, de capteurs et d'ordinateurs qui calculeront les différences de température de la neige au sol mètre par mètre. Un graphique avec des variations chromatiques permettra aux athlètes de choisir au mieux leur fartage.»

Direction Sestrières. Gianni Poncet, responsable des sites de ski alpin et de freestyle, nous attend devant un café serré, dans un bar d'altitude: «Les compétitions auront lieu sur des pistes déjà utilisées pendant la Coupe du monde, dit-il, mais nous avons effectué des aménagements pour les rendre plus spectaculaires. La pente de la piste de géant a été accentuée. Impressionnante. Nous avons retouché le saut de l'ange et un virage de la piste de descente, devenue très rapide. L'arrivée de la piste de slalom a été déplacée, afin d'éviter la portion trop plane qui ralentissait les skieurs dans le final. Pour une parfaite visibilité en nocturne, la puissance des projecteurs a été doublée, de 700 à 1400 Lux, l'équivalent de l'éclairage d'un palais des sports indoor.»

Un fin brouillard commence à tomber sur la route qui nous ramène à Turin. Le centre-ville est congestionné. Pendant les Jeux, des dizaines de voies rapides réservées aux véhicules olympiques seront mises en fonction. Le parallélépipède en inox transpercé de fentes lumineuses, dessiné par l'architecte japonais Arata Isozaki, luit dans l'obscurité qui avale la cité. Le PalaIsozaki est un fleuron de l'architecture moderne, qui accueillera les matches de hockey sur glace, «une structure esthétique mais fonctionnelle où, pour déplacer les tribunes, nous utilisons le même engin que celui qui tire la navette spatiale américaine», nous révèle le manager du site, Massimo Pianotti. Toutes les réalisations olympiques ont une touche créative, architecturale ou technologique, du village olympique multicolore, dont le système de chauffage utilise la biotechnologie, au PalaVela où se dérouleront les compétitions de short track, équipé d'inédites balustrades matelassées pivotantes pour diminuer les conséquences des chutes.

Quel lendemain pour ces constructions? «Nous ne voulions pas ériger de cathédrales dans le désert, précise Enrico Carbone, responsable des constructions olympiques. Les tremplins de Pragelato et la piste de bob de Cesana ne seront pas démontés et serviront à développer ces disciplines dans notre pays, le village olympique deviendra un quartier de Turin à part entière, les villages médias seront transformés en campus universitaires, le PalaVela sera une succursale du Musée égyptien, le PalaIsozaki accueillera de grands événements sportifs et des concerts, l'Oval du patinage de vitesse sera utilisé comme hall d'exposition. Il faut que la vie continue quand les projecteurs s'éteindront.»