Les passions restent peu ardentes. Alors, Alberto Tomba souffle sur les braises. Costume noir, toison gominée, regard oblique sur les échasses d'une bimbo laconique, le dernier skieur-star honore la grand-messe nocturne de Rai Uno, éloge de la badinerie où, pour préserver un caractère officiel, il est accueilli à titre d'«ambassadeur des Jeux».

L'ancien maire de Turin l'a institué dans les règles de l'art, au cas où les succès de Giorgio Rocca, aimable succédané, ne suffiraient pas à stimuler la vente des billets. «Si Tomba skiait encore, les drapeaux flotteraient au balcon et les foules descendraient dans la rue», a osé un téléspectateur piémontais. Mais Tomba ne skie plus, ou seulement pour le protocole: mardi, la Rai l'a filmé sur une piste désertique de Sestrières, dévalée le buste fier et le déhanchement rageur, mais achevée sur un ski. «Léger problème de fixation», a rassuré le colosse à l'intention de la bimbo, dont il découvrait alors le visage pour la première fois.

Tomba souffle sur les braises, mais le vent tourne: plus les Jeux avancent, mus par une volonté d'incarner le changement, plus ils attisent une nostalgie post-Bomba, celle des inclinations gloutonnes, des cinquante victoires fêtées copieusement, avec la jovialité féerique du fils à maman et la masculinité exacerbée des détrousseurs de vertus. L'icône (caricature?), l'amant, le roi de l'esbroufe et du cabotinage manquent à tous ceux qui, au-delà du brio, assujettissent l'idolâtrie à une part d'extravagance. Or ils ne sont pas rares.

Sept ans après, le champion vit de contrats juteux (Samsung, Fila, Rossignol) et d'assauts de civilités, sans jamais délaisser son quintal vigoureux. «Tomba nous a fait vendre tellement de skis qu'il dispose d'un contrat à vie», dit-on chez Rossignol. Depuis le début des Jeux, une centaine de journalistes ont sollicité une entrevue. «Albertone» les a éconduits prudemment: «Je n'ai jamais aimé les interviews. Je reste marqué par ces moments où l'on me flanquait un micro sous le nez à 7 heures du matin, à 2000 mètres d'altitude», explique-t-il au magazine Vanity Fair.

Entre deux voyages, le conquérant prend du bon temps. Sa villa trône, fière, sur une colline des bords du lac de Garde, non loin du village de son enfance. Le rentier avoue plusieurs Ferrari, 500 grands crus et trois téléphones portables; un pour les affaires, un pour les amis, un pour la gaudriole. «Seule ma mère a les trois numéros», s'esclaffe-t-il.

L'impénitent, bien sûr, se targue d'humeurs volages; moult aventures d'un soir, quelques filles bien, peu de sédentarité affective; aucune envie de mariage, quelle sotte idée, ne serait-ce que pour préserver la dignité de sa mère, dont «aucun des trois fils n'a encore la bague au doigt». Tomba, à jamais, restera le fiancé de la nation et, n'était ce dépit amoureux qui la tenaille, l'Italie lui pardonnera vite ses cachotteries au fisc, son utilisation intempestive d'un gyrophare pour fendre un embouteillage, son mépris jeté - sous forme de coupe - à la face d'un photographe. «A ma première victoire, tout Bologne était en fête. A la troisième médaille d'or olympique, on a commencé à viser mon magasin de vêtements, et les animaux dans le parc de notre villa. L'Italie n'a pas arrêté de me critiquer. Quand je serai mort, on me fera un monument», grommelle le costaud, dressé sur ses ergots de monstre sacré.

L'adrénaline, la ferveur, le chronomètre qui cavale au son des toupins lui manquent. Le passé n'a pas d'avenir mais, à l'évidence, il est encore bien présent. «Alberto fut grand sur des skis. Il peut aussi le devenir dans la vie, exister sans son passé de champion. J'espère qu'il le comprendra et qu'il connaîtra une grande histoire d'amour», prie l'ancienne championne Maria Rosa Quario, interrogée par L'Equipe.

A la cérémonie d'ouverture, quand un projecteur du Stadio Comunale l'a extirpé de l'obscurité, la torche tendue vers le ciel, comme pour prendre Dieu à témoin, Tomba s'est accordé le temps de toiser les 35 000 spectateurs, puis de sourire doucement. Il ne fut pas le dernier porteur de la flamme, tant pis, mais il reste le premier dépositaire des ardeurs populaires. «Les gens du monde entier m'aiment. J'ai toujours été vrai. Je n'ai jamais caché mes joies et mes colères.»

Pour perpétuer sa supériorité originelle à travers les âges, l'animateur de Rai Uno se plaît à lui rappeler sa puissance inégalable. La remarque inspire à Tomba cette vérité définitive: «Un homme comme moi, il semble qu'il n'en naît qu'un tous les cinquante ans.»