Une main se tend hors de la voiture aux couleurs de la formation danoise CSC. Il reste 200 mètres avant de franchir la ligne d'arrivée et Tyler Hamilton, un sourire de poupon en coin, s'agrippe à la pogne de son directeur sportif Bjarne Riis. Pas pour augmenter son allure, puisque le peloton pointe à près de deux minutes, mais pour partager son intense bonheur après avoir enduré les pires souffrances depuis le début du Tour de France. L'Américain, qui roule avec une clavicule fissurée depuis sa chute à Meaux le 6 juillet dernier, a remporté hier en solitaire la 16e étape entre Pau et Bayonne, apportant une nouvelle preuve, totalement superflue d'ailleurs, de son incommensurable courage. Pendant ce temps, Lance Armstrong et Jan Ullrich, toujours séparés par 67 secondes au classement général et déjà concentrés sur le contre-la-montre décisif de samedi prochain, sont demeurés bien sages dans la roue de leurs équipiers respectifs.

Aussi doux et agréable à la ville que tenace en selle, Hamilton a croulé sous les hommages au terme de son escapade de 142,5 kilomètres, dont 95 en solo. Une fois son morceau de bravoure achevé, «Ty» a collectionné les accolades. Façon câline et transie, le temps d'une séquence émotion dans les bras de son épouse. Empreinte de sueur et de reconnaissance éternelle avec Lance Armstrong – «un ami à qui (il) doit beaucoup» – accouru pour féliciter son ancien porteur de bidons. A la mode franche et virile, enfin, en compagnie de Bjarne Riis, qui n'en finit pas de s'interroger sur les capacités de son poulain à résister au mal.

Sentant la bonne affaire à la sortie des Pyrénées, le Danois avait pris soin de mobiliser ses troupes au cours du briefing matinal. «Avec deux grandes difficultés situées très loin de l'arrivée, cette étape ressemblait comme deux gouttes d'eau à celle que j'avais remportée entre Agen et Lourdes en 1996 (année où il s'est octroyé son unique Tour, ndlr) avec plus de huit minutes d'avance sur Miguel Indurain et Tony Rominger, explique-t-il. J'ai dit à Tyler d'être extrêmement concentré dès le départ, de se tenir à l'avant et d'attaquer à la première occasion. J'avais un bon pressentiment.»

La tournure initiale de la course n'est cependant pas idéale pour le clan CSC. Peut-être encore occupé à digérer ses corn-flakes à l'arrière du peloton, Hamilton est surpris par la soudaineté d'une offensive lancée par trois audacieux, bientôt rejoints par douze autres fuyards. «J'ai commis une énorme bourde en laissant partir ce premier groupe, admit-il. J'étais furieux contre moi. Mes équipiers ont payé cher pour me ramener aux avant-postes et je devais leur rendre la monnaie de leur pièce. Avec mes excuses et mes remerciements, je leur dédie cette victoire.»

Il sera sans doute pardonné après le numéro qu'il a effectué. Car s'il a été favorisé par le pieux dévouement de ses compères, son exploit ne doit rien à la proximité de Lourdes au départ, ou aux bienfaits de la Sainte-Marie, qui a donné son nom à la cathédrale de Bayonne. L'Américain, capable l'an passé de serrer les chicots sur le Giro à s'en faire péter l'émail – onze dents endommagées à force d'occulter une épaule déjà fracturée –, n'est simplement pas fondu dans le même métal que le commun des cyclistes. Parti à l'abordage sur les rampes du col du Soudet, tel un forcené, Hamilton n'a jamais relâché son étreinte, creusant un écart de cinq grosses minutes via les cols de Bagarguy et de Burdincurutcheta, dont le nom cache si mal l'identité basque.

Survolté à l'idée de glaner son premier succès sur la Grande Boucle et par la perspective de progresser au classement général – il est désormais sixième – l'increvable Tyler a même trouvé le moyen de rendre service à son pote Armstrong. Au fur et à mesure que croissait son avance, les formations Telekom (Alexandre Vinokourov) et Euskaltel (Haimar Zubeldia, Iban Mayo), ont pris la poursuite en main, histoire de limiter la casse pour leurs leaders respectifs. Du coup, le père Lance a pu rester peinard et offrir un après-midi quasi sabbatique à ses équipiers de l'US Postal.

Hamilton, lui, a trimé. Mais il sait pourquoi. Après ceux de Jakob Piil à Marseille et de Carlos Sastre à Ax-3 Domaine, son succès assure quasiment à CSC la victoire au classement par équipes. Et, surtout, il lui permettra de mieux dormir: «Depuis ma chute à Meaux, ma vie a été pourrie par le regret de ne pas pouvoir défendre mes chances à fond. J'étais déçu, persuadé de passer à côté de quelque chose de grand à cause de cette blessure. Désormais, la joie est plus forte que tout.»