Le peloton du Tour de France a tourné le dos aux Alpes sans le moindre regret, pour fondre – par plus de 35 degrés – sur Marseille, où la proximité de la Grande Bleue n'a rafraîchi personne, et où le Danois Jakob Piil a remporté la 10e étape. Ce premier écueil majeur franchi – non sans mal, parlez-en à Joseba Beloki, dont le squelette rompu a été rapatrié en Espagne –, les 171 coureurs encore en lice vont pouvoir souffler quelque peu d'ici au contre-la-montre individuel de vendredi. Si tous voient d'un bon œil cette trêve relative, composée d'une journée de relâche et d'une étape de transition entre Narbonne et Toulouse jeudi, il en est un qui appréciera tout particulièrement cette plage de repos méditerranéenne: Tyler Hamilton.

A mi-course, l'Américain de la formation CSC pointe à la cinquième place au classement général, à 1'52 de son ancien chef de file Lance Armstrong. Rien de très étonnant, puisque ce coureur complet a fait de la Grande Boucle un objectif prioritaire cette année. Le fait qu'il ait accompli cette performance avec une épaule droite en compote défie pourtant la logique. «Double fracture de la clavicule sans déplacement osseux», tel fut le diagnostic après la chute collective survenue lors du sprint de la première étape à Meaux. Après s'être encastré dans Jimmy Casper, à terre, Hamilton avait percuté le sol la tête la première. Son Tour était terminé.

Depuis, le dur à cuire du Colorado n'en finit plus de surprendre. En prenant le départ le lendemain, en supportant l'astreignant exercice du contre-la-montre par équipes deux jours plus tard et en s'accrochant aux basques des meilleurs à L'Alpe-d'Huez, dimanche dernier, il a défrayé la chronique. Insensé, phénoménal, héroïque… Friands d'épopées dramatiques, les médias s'en donnent à cœur joie.

Nous aurait-on menti? «Tyler fait une course remarquable, mais sa clavicule est autant cassée que la mienne», lance l'Italien Gilberto Simoni, prêt à tout pour distraire son dépit actuel. La blessure est réelle, mais sans doute amplifiée par la volubile rumeur. «S'il y avait eu le moindre risque d'aggravation, nous lui aurions interdit de repartir, clame Gérard Porte, le docteur du Tour. Il ne faut pas parler de fractures, mais de fissures. Lors de l'impact, elles sont apparues sur un ancien cal osseux.»

Lors du Giro 2002, Hamilton s'était en effet fracturé la même clavicule dès la 5e étape, avant de terminer l'épreuve à la deuxième place. A force de serrer les mâchoires, il avait fini l'année avec onze dents endommagées, sans ciller. Son entourage, vexé que l'on puisse douter de la gravité de son mal, brandit des radiographies sur lesquelles le profane planche sans rien déceler. Fissure ou fracture, il ne s'agit pas de minimiser la capacité de l'Américain à résister à la douleur. Car les calmants qu'il est permis d'ingurgiter ne font pas tout.

«Je n'en connais pas beaucoup qui tiendraient le coup dans ces conditions», admet Lance Armstrong. Bjarne Riis, directeur sportif de CSC, s'était résolu à vivre le Tour sans son leader. Aujourd'hui, il n'en revient pas: «Je ne sais pas quoi dire… Je suis prêt à me laisser surprendre jusqu'au bout et à le voir sur le podium à Paris.» Hamilton, qui prend ses aises sur un vélo équipé pour amortir les secousses et le soulager, va de mieux en mieux. Il a trouvé sa position idéale.