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Les coureurs anonymes de l'UTMB ont passé une nuit dehors - deux pour certains - dans le massif du Mont-Blanc
© DR

Course à pied

Un anonyme à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc

Derrière les champions de la discipline, plus de 2500 coureurs ont participé à l’UTMB de Chamonix, le week-end dernier. Parmi eux, il y avait Steve Rein, un Neuchâtelois amateur mais affûté. «Le Temps» a suivi ses hauts et ses bas, autour du plus célèbre des massifs alpins

Elle n’a pas d’odeur mais elle sent à plein nez. La nervosité emplit la place du Triangle de l’Amitié. Dans le centre de Chamonix, depuis plusieurs heures, les coureurs sont prêts, assis dans l’aire de départ. Ils grignotent, boivent, ajustent leurs chaussures, préparent leur paquetage, discutent avec leurs proches et, surtout, ils attendent. Mais ils ne s’amusent pas.

Il ne fait pas beau. Ni mauvais. Et la star se fait désirer: le Mont-Blanc est dissimulé par les nuages, depuis le début de la journée. Une heure avant le grand départ de l’Ultra-trail du Mont-Blanc (UTMB), Steve attrape sa gourde. Elle lui glisse des mains. Il ajuste les sangles de son sac et remarque qu’il lui manque une attache. Il doit faire un nœud à l’improviste.

Un ancien footeux du dimanche

Steve a 35 ans, il habite Engollon, dans le canton de Neuchâtel. Il pratique le trail depuis 2013 mais c’est son premier UTMB. Il est serein mais impatient: «J’ai bien dormi, j’ai bien mangé. L’attente commence à devenir dure, j’ai un peu les jambes qui démangent.» 11

A 18h30 précises, devant plusieurs milliers de spectateurs chauffés à blanc, le départ est donné. De mémoire de Chamoniard, on n’avait jamais vu une foule aussi dense dans le village. En première ligne, les meilleurs partent à toute vitesse. Derrière, dans les rues de la station, c’est rapidement l’embouteillage. Les amateurs marchent et profitent de leur heure de gloire, avant d’entamer celles, plus nombreuses, de solitude que durera cette course de 170 kilomètres et de 10 000 mètres de dénivelé positif. Ils savent déjà qu’ils y passeront la nuit. Peut-être même la suivante, puis la journée de dimanche, pour les moins rapides.

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Steve, avec son dossard 667, a prévu de finir la boucle autour du massif alpin en 25 heures. C’est ambitieux, ça le placerait dans les 50 premiers, sur 2500 participants. Il a beau être un amateur, il est loin d’être un novice. Il est affûté, longiligne, taillé pour la course à pied. En 2015 puis en 2016, il a même participé au Tor des Géants, un tracé de 330 kilomètres comptant 24 000 mètres de dénivelé positif autour de Courmayeur, dans la Val d’Aoste. Il lui a fallu 108 heures pour le terminer. Quatre jours et demi, dont 2h30 de sommeil seulement.

Son parcours à l’UTMB, il l’a minutieusement préparé avec Alexis et Noémie. Ce couple d’amis s’est dévoué pour s’occuper de Steve sur les cinq points d’assistance répartis le long du parcours. C’est d’ailleurs Alexis, un coureur encore plus aguerri, qui a sorti Steve des salles de fitness. Ancien footeux du dimanche, il s’est longtemps contenté d’avaler les kilomètres sur un tapis de course, avant de se mettre au trail.

Des petites et des grandes galères

A Saint-Gervais, après 20 kilomètres de course, Steve a de bonnes sensations. Il sourit. Et il figure parmi les 130 premiers. Sa pubalgie, qu’il soigne depuis une année, ne le fait pas souffrir. C’est une bonne nouvelle. Le problème, c’est que ce sera presque la seule de la nuit qui s’annonce.

On le retrouve aux Contamines, au kilomètre 31. Il est 22 heures passées. Les lampes frontales arpentent la nuit qui devient glaciale. Steve avait prévu d’arriver à 21h40, à ce premier point d’assistance. Alexis regarde constamment le suivi GPS sur son portable, pour savoir où en est son ami.

Steve arrive finalement avec 30 minutes de retard sur l’horaire programmé. «J’ai des maux de ventre, je n’ai pas de jambes», explique-t-il en sortant du ravitaillement. Il commence aussi à avoir mal au bas du tibia, sur le releveur du pied. Noémie le masse et lui fait un «tape». Dans la tente aménagée en bas du village, il mange de la soupe de pâtes et des Snickers. Il met son bonnet, s’emballe dans une veste et enfile un deuxième pantalon imperméable. «On va la faire au mental», glisse-t-il avant de disparaître dans l’obscurité. La partie la plus dure de la course commence maintenant. Nous préférons ne pas le lui rappeler mais il le sait déjà probablement.

Ce qu’il ne sait pas, c’est que l’épisode de la gourde et de la sangle du sac à dos n’était que le début de ses petites anicroches. Dans son paquetage, Steve a embarqué deux lampes frontales – une exigence du règlement. L’une d’elles a un mauvais contact et s’est éteinte après 10 minutes. La seconde ne tient plus sur sa tête. Elle glisse et l’oblige à la remettre en place régulièrement.

Des fruits secs et du réconfort

Ces petits détails qui dérangent, nous en aurons connaissance à Courmayeur, dans la partie italienne du parcours. Dans le village, le centre sportif a été aménagé spécialement pour l’occasion. Les coureurs y entrent avec un vrai sentiment de soulagement. La nuit se termine et ils y retrouvent un de leurs proches. Leur femme, leur époux, leur fils, leur parent ou un ami. Pas de chaleureuses embrassades, plutôt des tapes d’encouragement. Les échanges sont brefs. Tout se joue dans les regards. Les corps et les visages de coureurs sont marqués et, en face, les accompagnants encaissent ce constat avec émoi. Certains participants s’emmitouflent quelques minutes dans leur sac de couchage et essayent de dormir sur un banc ou à même le sol.

A part une présence humaine réconfortante, les coureurs trouvent à Courmayeur un buffet composé de pâtes, de gâteaux, de fruits secs, de fromages et de boissons en tout genre. Noémie attend Steve avec des habits secs, de nouvelles chaussures et une huile de massage.

Il était censé en profiter vers 4h30 du matin. Il pénètre dans la salle à 7h32. Depuis longtemps, son objectif de finir en 25 heures n’est plus d’actualité. Désormais, l’objectif, c’est de finir tout court. «De toutes les courses que j’ai faites, je n’ai jamais eu autant de mauvais moments», résume Steve en mangeant une énième soupe de pâtes et en consultant son portable. Il vient pourtant de connaître un coup de mieux. «J’ai retrouvé une amie que j’avais rencontrée pendant le Tor des Géants. Nous avons couru ensemble et dépassé au moins 40 personnes dans la descente.» A ce stade, Steve semble penser que les difficultés sont derrière, que sa cheville tiendra et que la journée qui débute lui procurera plus de plaisir que la nuit qui s’achève.  22

Après exactement une heure de pause et de soins, Steve est prêt à repartir. Mais il n’en est qu’au 70e km et cette fois-ci, l’information à ne pas dire est lâchée par Noémie: «Il te reste deux marathons et demi.» Steve lui répond par un sourire jaune, inquiet. Et il se dirige vers la sortie.

Une deuxième nuit de course

Il est environ midi, samedi, lorsque Steve arrive à Arnouvaz. Il marche et il n’a pas bonne mine. Sa cheville le fait souffrir et l’idée d’abandonner lui traverse l’esprit. Il consulte un médecin et poursuit finalement sa route. Finalement, il a 46h30 pour arriver à Chamonix. Cela signifie qu’il lui reste encore 29 heures pour arriver dans les limites autorisées, dimanche après-midi. Seulement il y a un hic. Au rythme auquel il progresse, cela devient une évidence: Steve va devoir passer une deuxième nuit sur les sentiers montagneux. Une perspective imprévue qui commence à le préoccuper.

A 14h15, au sommet du Grand Col Ferret, le point culminant de l’UTMB qui reverse les coureurs en Suisse, Steve décide de jeter l’éponge, après 20 heures d’effort. Il s’est fait refaire un «tape», mais chaque pas est devenu une souffrance. Il marche en boitant. Une vraie frustration pour lui, qui se considère particulièrement performant dans les descentes. «Si on réussit à ne pas se griller pendant la montée, on peut rattraper pas mal de monde dans la descente», nous avait-il glissé fin juillet, à l’occasion de ce qu’il avait qualifié de «petite sortie» en sa compagnie. Pendant ces 4 heures de course, il avait aussi assuré qu’il n’avait pas de programme spécifique d’entraînement, mais que, avant une compétition, il avalait chaque semaine entre 150 et 250 kilomètres.

Dans la descente vers La Fouly, il lui en reste 65. Mais la météo n’aide pas à se remobiliser. Pluie glaciale, vent, neige. Rien n’est épargné aux courageux qui se sont inscrits à l’UTMB 2017. Malgré son abandon, Steve est loin d’être un douillet. Il connaît son corps et ses limites. Et il sait que la tête est capable de les repousser très loin. Au Tor des Géants, il s’est égaré en pleine nuit, il a connu les fringales, la fièvre, les hallucinations sonores et visuelles. Un état second pendant lequel l’esprit prend le relais.

Steve confie d’ailleurs que c’est pendant cette course en Italie qu’il a décidé de changer de vie. De ne plus vendre des voitures mais de donner un vrai sens à son métier pour «être utile en gagnant sa vie, plutôt que de juste gagner de l’argent». Le mois dernier, il a ainsi commencé une formation d’éducateur socio-professionnel afin d’aider des jeunes en difficulté à s’insérer dans la vie professionnelle. Il ne cache pas sa fierté d’avoir changé de chemin.

Le sourire des déçus

Mais dans l’immédiat, il a autre chose en tête que sa nouvelle carrière: Steve doit rejoindre le prochain ravitaillement de La Fouly pour faire enregistrer son abandon. Prévenir sa mère, qui l’attend plus loin le long du parcours. «J’ai des douleurs depuis 40 kilomètres, je souffre trop, c’est insupportable à chaque pas. Je ne peux plus continuer comme ça. Je dois penser à ma santé, je fais ce sport pour le plaisir, pas pour finir absolument cette course.»

glacier3 from Le Temps on Vimeo.

Dans la voiture, pour retourner à Chamonix, c’est le désenchantement qui règne. Steve a le sourire de ceux qui sont déçus. Ses yeux sont brillants, mais c’est moins dû à la tristesse qu’à son extrême fatigue. Son portable sonne à tout va. Trente-huit messages d’encouragement ou d’inquiétude… auxquels il répondra «plus tard». Sur le siège arrière, il se réchauffe, boit une bière et s’excuse toutes les cinq minutes auprès de ses deux amis accompagnants. Ils ont passé presque 24 heures à le suivre et ils n’ont dormi qu’une poignée d’heures dans leur Touareg, mais ils ne lui en veulent pas. Au contraire, ils sont désolés pour lui. Eux aussi ont le sourire des déçus.

Dimanche matin, après une nuit dans son bus «de deux fois 30 minutes, j’avais trop mal et je refaisais ma course dans ma tête», Steve est allé consulter un des médecins de l’UTMB, avant de quitter Chamonix. Diagnostic: probablement une périostite tibiale, un mal qui touche l’enveloppe autour de l’os et qui est particulièrement fréquent chez les coureurs à pied.

Il faudra à Steve quelques semaines de repos pour récupérer. Il dispose d’un bon mois avant ses prochaines vacances. Direction La Réunion, pour les 166 kilomètres et les 9500 mètres de dénivelé positif de la «Diag’». C’est comme ça que les adeptes du trail surnomment cette course qui traverse l’île en diagonale, du nord au sud. Mais son vrai nom, c’est la Diagonale des Fous.

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