Est-ce l'effet du monolithe de Jean Nouvel? Toujours est-il que le cube est à la mode dans l'architecture suisse. Et le concept s'exporte avec succès jusqu'en Chine. Le plus grand bureau suisse d'architecture, Burckhardt +Partner, de Bâle, vient d'être sélectionné comme finaliste pour dessiner le futur centre culturel et sportif de Wukesong, qui sera l'un des hauts lieux des compétitions olympiques de Pékin en 2008. Son concept clé? Un cube de verre dont l'une des façades fera office de plus grand écran du monde, avec une dimension de 130 mètres sur 40.

Vendredi dernier, la directrice du projet, Natalie Plagaro-Cowee, défendait ses idées à Pékin devant une commission d'experts et le vice-maire de la ville, en compagnie de son concurrent américain, le bureau de San Francisco Sasaki. Les deux candidats ont été retenus parmi une trentaine d'autres sans qu'on puisse les départager. Une nouvelle évaluation devrait désigner le vainqueur d'ici la fin de cette semaine. «Nous voulons faire de ce bâtiment un nouveau symbole pour Pékin, comparable à l'Opéra à Sydney, explique Natalie Plagaro-Cowee. Notre concept s'inspire de la culture chinoise, qui privilégie la durée: il est paisible, stable. Il possède une bonne assise, et son design vieillira avec dignité.» S'y ajoute une touche suisse, cette «modernité neutre», selon l'expression du communiqué de presse.

Pour Burckhardt +Partner, Wukesong est une aventure extraordinaire. Le bureau bâlois découvre le concours sur Internet deux semaines après son lancement, début avril. Les délais pour rendre sa copie sont extrêmement courts: moins de sept semaines. Dans un espace de 50 hectares, aux abords de l'avenue Chang'an, qui traverse Pékin d'est en ouest, il faut disposer un centre culturel et sportif qui accueillera les compétitions de basketball, ainsi que différents stades destinés au baseball et au softball (baseball féminin). Pour compliquer la tâche, il faut adapter dans l'urgence un logiciel de dessin en chinois… Mais l'enjeu en vaut la peine.

La seule limite à l'imagination des créateurs est le slogan des futurs Jeux de Pékin: «Des Jeux verts et technologiques pour le peuple». L'écologie, ce seront les stades en plein air qui deviendront après les compétitions des vergers et des potagers géants en forme de jardin botanique, alors que le stade couvert servira de serre. La technologie sera symbolisée par les matériaux et l'écran géant qui assurera également le caractère populaire de la manifestation, en permettant à des milliers de spectateurs de suivre gratuitement et en plein air la retransmission des épreuves de basket. Elégant, ingénieux, le projet suisse répond également à l'impératif d'autofinancement partiel des installations. Là encore, c'est l'écran géant qui officie. Il sera le plus grand cinéma en plein air du monde, et, surtout, il pourra accueillir des publicitaires avides d'espace. Burckhardt +Partner assure que plusieurs entreprises ont signalé leur intérêt, et le Credit Suisse aurait déjà offert 10 millions de francs par année pour passer son logo.

Mais la partie n'est pas gagnée. Face au bureau bâlois, s'érige un poids lourd des concours d'architecture internationaux, qui plus est associé à un partenaire local. Sasaki Associates a d'ailleurs déjà remporté le concours pour le parc olympique, le centre névralgique des Jeux. Par souci de «cohérence», les planificateurs pékinois pourraient privilégier les Américains. Le projet suisse pourrait souffrir de son manque de soutien dans les cercles de décideurs de la capitale. Les Bâlois n'ont jamais travaillé en Chine. Natalie Plagaro-Cowee n'en reste pas moins confiante et veut croire à la «transparence» du processus de sélection. L'enjeu financier est énorme, et l'appétit des investisseurs dans un marché immobilier déjà gangrené par la corruption influencera certainement les décisions finales. Le maire de Pékin, Liu Qi, a par ailleurs rappelé que le projet du vainqueur ne sera pas forcément celui qui sera réalisé. Sur les trente-deux stades prévus pour les JO 2008, dix-neuf sont encore à construire. Les autorités ont évalué à 14 milliards de dollars le montant des investissements nécessaires. Certains journalistes sportifs chinois évoquent déjà, en privé, des pressions dans leurs rédactions pour remiser dans les tiroirs la publication d'informations gênantes. L'un d'eux parle même d'achats de voix (contre un bon repas) dans les processus de consultations populaires.