Personne ne pourra accuser Neale Fraser, ancien champion australien de tennis – vainqueur de trois tournois du Grand Chelem en 1959 et 1960, capitaine de l’équipe de Coupe Davis durant deux décennies – de manier la langue de bois du haut de ses 77 printemps bien sonnés: «Cette idée de Coupe du monde par nations a autant de chances de voir le jour que j’en ai de remporter le prochain Wimbledon», déclare-t-il au quotidien The Age. Et il insiste: «La Coupe Davis a 110 années d’existence, elle durera plus longtemps que les propositions saugrenues de ceux qui entendent gagner davantage d’argent.»

De quoi s’agit-il, en cet an de Mondial de foot? D’une idée similaire applicable au tennis, qui remplacerait la vétuste chasse au Saladier d’Argent. Vice-président du Conseil des joueurs de l’ATP (avec Rafael Nadal), Novak Djokovic a lâché la bombinette jeudi depuis le tournoi exhibition de Kooyong, proche de Melbourne: les as de la raquette, dont le président du Conseil Roger Federer – qui, lui, reste coi – vont se rencontrer durant l’imminent Open d’Australie (mise à feu prévue lundi), afin de discuter d’une réforme de la vétuste Davis Cup qui surcharge leur calendrier.

32 équipes, 10 jours

Ainsi, l’épreuve plus que centenaire pourrait être remplacée par une Coupe du monde regroupant 32 pays tous les deux ans. Cette compétition ramassée sur 10 jours au mois d’octobre consisterait en des matches plus courts que ceux disputés actuellement en Coupe Davis (au meilleur des cinq sets), durant lesquels les joueurs disposeraient d’un temps limité (25 secondes) entre les points et effectueraient des remplacements obligatoires. «C’est tout frais, encore dans les limbes, car nous devons prendre en compte les autres parties [l’ATP, l’ITF (la Fédération internationale)] avant de décider quoi que ce soit», précise Djokovic. «Sans les sponsors, il n’y aura pas de tournois, et sans tournois, les joueurs n’existeraient pas. Néanmoins, nous somme ceux qui fabriquent le spectacle, notre opinion doit être entendue.»

A l’image de Federer, qui fait l’impasse sur les premiers tours depuis plusieurs années, de nombreux tennismen estiment que la Coupe Davis est trop lourde, dans un calendrier déjà privé de fenêtres. «Les meilleurs joueurs ne peuvent pas disputer tous les matches qu’ils devraient en faveur de leur pays», constate, de son côté, Ivan Ljubicic. «Le format n’est plus adapté. Notre sport évolue, il faut donc en modifier certains aspects. C’était peut-être parfait il y a 20 ou 30 ans, mais aujourd’hui, ces matches en cinq sets trois jours d’affilée, c’est vraiment trop pour nous.»

«C’est du pipeau»

Ici à Melbourne, le Vaudois Stanislas Wawrinka, interrogé par l’agence Sportinformation, campe sur la réserve: «Une telle innovation me paraît très hypothétique, surtout que les promoteurs [dont la société australienne de lobbying Gemba] voudraient l’introduire dès 2011. Pour ma part, je reste attaché à la Coupe Davis.» Rafael Nadal et les deux Andy (Roddick et Murray), eux, ont déjà fourni leur aval de principe à la «proposition Djokovic».

Philippe Bouin, grand reporter à L’Equipe, rejoint l’attitude «pas question» de Neale Fraser: «C’est du pipeau», nous déclare-t-il. «Dans le but de gagner de l’argent, deux ou trois stars ont monté un truc qui ne tiendra jamais la route face à la Coupe Davis. Imaginez un Mondial de football parallèle à celui de la FIFA! Non, en réalité, la Davis est sans doute anachronique mais demeure la compétition de tennis la plus porteuse d’émotions. Il faudrait la réaménager, que l’ATP et l’ITF acceptent d’en discuter ensemble, certainement pas la supprimer. Le fait qu’elle se déroule par équipes nationales dans un sport individuel ne me gêne pas. Cela permet aux petits pays possédant des grands joueurs de la gagner.» Voilà qui nous ramène au tandem de finalistes helvétiques Rosset/Hlasek de 1992…

A propos de nations, la «Davis» en draine trois fois plus que les 32 de la supposée future Coupe du monde. Comment choisira-t-on les participants? Y aura-t-il des qualifications? Si oui, où serait l’allégement réclamé, hormis le rythme biennal? Réponses dans les limbes, elles aussi.