«Pour avoir un impact, il faut retirer le nom Impact.» C’est au nom de cette improbable logique que Joey Saputo, le propriétaire de l’Impact de Montréal, franchise québécoise de la Major League Soccer (MLS), a annoncé le 14 janvier dernier le changement de nom de son équipe. L’Impact, fondé en 1992, s’appelle désormais Club de Foot Montréal, ou CF Montréal.

Et pour ne pas faire les choses à moitié, le club montréalais a dévoilé quelques jours plus tard un logo tout aussi radical dans son minimalisme: un flocon stylisé dans un rond aux couleurs (bleu-gris-noir) de la franchise, inscrite en MLS depuis 2012. Les concepteurs y voient l’eau, omniprésente, plein de petits M de Montréal et les flèches du métro de la ville. Ils assument que le tout est bien un flocon, symbole de la «nordicité» de la ville.

«Du chialage»

Cette forme de réponse au «We the North» de l’équipe de basket des Raptors de Toronto, champions de NBA en 2019, n’a pas laissé les partisans de glace. Il y a ceux qui n’aiment pas le résultat et ceux qui n’acceptent pas, par principe, que l’on touche à l’identité de leur club. Nullement perturbée par les critiques, parfois qualifiées de «chialage», la direction a défendu «le fruit d’une réflexion de dix-huit mois». «Les vrais gagnants cherchent toujours à s’améliorer», a lancé Joey Saputo, convaincu de sa trouvaille, lors d’une visioconférence de presse à laquelle assistait son entraîneur, le Français Thierry Henry.

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La refonte des logos des clubs de football est un processus désormais très répandu. On passe de l’héraldique au numérique, de l’armoirie à l'appli, de l’écusson au symbole. A Montréal, l’affaire est tout de même allée assez loin puisqu’elle a abouti à une polémique historique, le politologue Marc-André Houle estimant, dans une tribune au journal Le Devoir, qu’en choisissant de «mettre au rancart l’essentiel des référents au Québec pour se recentrer sur Montréal», le nouveau logo reprenait «une trame narrative simpliste, critiquée et discutable», «très calquée sur le discours de la politique canadienne du multiculturalisme».

Les changements de noms sont assez courants en Amérique du Nord, même quand les franchises ne portent pas des noms de minorités outragées. Ils sont même un moindre mal comparés aux déménagements de clubs, telles la migration vers le sud des Etats-Unis de nombreuses équipes de hockey sur glace ou la colonisation récente de Las Vegas.

Une culture européenne

En MLS, ils heurtent parce que le soccer, sans forcément se l’avouer, relève d’une culture européenne du sport. Les clubs s’appellent d’ailleurs Inter Miami, New York City, DC United, Real Salt Lake, Houston Dynamo. Les fans se revendiquent des supporters actifs, qui défilent, chantent, organisent des «tifos» et encouragent leur équipe à domicile comme en déplacement. «A Montréal, ils sont vraiment chauds, très présents, à fond derrière l’équipe et toujours sans animosité envers l’équipe adverse, témoigne Marco Schällibaum, entraîneur de l’Impact durant la saison 2013. Les 20 000 places du stade étaient souvent prises.»

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Les supporters de football sont souvent des conservateurs de gauche. Ils n’aiment pas que l’on touche à leur relation au club, surtout si c’est pour la monétiser. Toucher au nom relève carrément du sacrilège. C’est pourtant assez fréquent, y compris en Europe. Cette semaine, l’Internazionale Milano est officiellement devenu Inter Milan, un nom jugé plus… international. Mais cela s’est souvent produit durant les premières années, ce que beaucoup ont oublié cent ans plus tard. Ainsi y a-t-il eu trois versions avant d’arriver à Arsenal FC, six avant AC Milan.

Reste un point. Un club de foot peut-il décemment s’appeler Club de Foot? Le terme de «foot» («fotte» en parler romand), comme «hand» ou «basket» est une abréviation typiquement francophone. Nous sommes les seuls à employer ces diminutifs à la fois réducteurs et dépréciatifs. Mais aussi les seuls à n’avoir pas traduit l’appellation anglaise d’origine. Les autres disent «futbol», «fussball», «voetbal», «calcio», «futebol».

«Pas devenir un FC de plus»

En Amérique du Nord, où le football se joue avec un ballon ovale, il est plus naturel de parler de «soccer». Parler de «foot» permet à la fois de se situer dans le monde anglophone et de se distinguer du football américain. «On s’est rendu compte que le terme «foot» est très utilisé à Montréal, a expliqué le président Kevin Gilmore. On ne voulait pas faire comme les autres équipes de la MLS en devenant un FC de plus. Nous sommes la seule équipe francophone dans une ligue anglophone.»

Au Québec, beaucoup attendent désormais que «les bottines suivent les babines», et que ces belles paroles soient suivies d’effets sous la forme de résultats. Joey Saputo table sur une victoire en Coupe MLS dans les prochaines saisons. «C’est un homme très ambitieux, très «dominant» mais respectueux du travail des techniciens, estime Marco Schällibaum. J’ai entraîné le club dans sa deuxième saison en MLS mais on voyait déjà qu’il y avait un gros potentiel. Le stade est magnifique, le club est super bien organisé et la ville est très agréable à vivre. Il y a tout pour motiver un joueur. Par contre, il faut s’habituer au –27° l’hiver…» Avec le nouveau logo, les futurs joueurs du Club de Foot sont désormais prévenus.