Derrière nous, la dame à la voix stridulante a poussé un dernier hurlement à vous crever les tympans. Sous son visage peinturluré aux couleurs de l’oriflamme écossaise – croix blanche en diagonale sur fond bleu marine –, la peau a dû, d’un coup d’un seul, virer à le teinte livide du désespoir. Sur le court, tout au fond de la Rod Laver Arena, Andy Murray, qui va grimper à la 3e place de la hiérarchie planétaire dès ce lundi, vient de balancer un revers en plein filet. Treize points à 11 au jeu décisif de la troisième manche, jeu set et match Roger Federer (le No 1, doit-on encore l’écrire?), 6-3 6-4 7-6 en 2h41, au terme d’un Open d’Australie où le Suisse n’aura laissé que deux sets à ses sept contradicteurs successifs, deux Russes en l’espèce, Igor Andreev (1er tour) et Nikolay Davydenko (quart de finale).

Déclin? Fin de domination du champion marié, papa de Charlene Riva et Myla Rose? Le parcours de l’homme au polo turquoise sur le plexicushion de Melbourne incite vraiment à penser le contraire. De même que ce 16e trophée du Grand Chelem – il en compte désormais deux de plus que Pete Sampras –, qui l’éloigne toujours plus de ses suiveurs et/ou successeurs potentiels.

Attention, quand même, à ne pas tomber dans le dithyrambe sans nuance. Dimanche, Andy Murray se retrouva à deux doigts, sinon de vaincre le maître, du moins de l’entraîner dans un quatrième set. A l’issue de deux manches sans trop d’histoires, hormis leur côté très accroché et quelques points splendides de puissance ou de finesse, vint cet ultime acte aux renversements incessants, ponctué par un tie-break phénoménal qui a rappelé aux amateurs assidus un certain Borg-McEnroe (18/16) en finale de Wimbledon 1980.

Cinq balles de sets en faveur du Britannique, galvaudées par lui ou sauvées par Federer: il s’en est fallu d’un micron pour que la partie s’éternise, avec quel verdict à la clé? «Rodgeur» aura répondu à sa manière, en transformant sa 3e balle de match sur service adverse, ponctué de l’erreur que l’on sait. Beau perdant, le rescapé du massacre de Dunblane, qui n’aura ainsi pas pu prendre sa revanche sur la finale de l’US Open 2008, déclarera en se pinçant le nez pour éviter de rire: «C’est un comble, je ne parviens pas à jouer au tennis comme Federer!»

Par-delà l’humour, les principaux chiffres du duel lui donneront pourtant raison: 36 fautes non provoquées à 42 (Federer), certes, mais surtout 46 «winners» à 29 en faveur du Bâlois et 116 points à 100. Voilà qui n’offre guère d’aspérité à la contestation. Cependant, s’il en est un qui pourrait (devrait?) s’asseoir un jour dans le fauteuil de Federer, c’est peut-être bien cet Ecossais de 22 ans qui affiche tant de caractéristiques similaires au dominateur actuel: service appuyé, varié, retours canon, coups droits lourds, revers claqués dans la longueur ou l’angle... Techniquement, seule la prise du filet demeure l’apanage du No 1. Les autres différences notables appartiennent à à l’expérience, à la force mentale qui s’acquièrent avec l’âge et les succès.

Il en existe une supplémentaire sur laquelle le maître a beaucoup insisté devant les médias: «Si j’ai délivré mon meilleur tennis face un adversaire qui possède tout pour gagner un Grand Chelem, ce n’est pas par hasard. Le travail physique assez démentiel que je me suis imposé durant ma période de préparation a payé. Contre un Murray ou un autre joueur qui dicte la cadence depuis le fond du court, il faut pouvoir tenir l’échange quoi qu’il advienne. C’est le fruit d’un labeur long et très dur. Aujourd’hui, tu ne peux plus te contenter d’être un bon technicien. Pour vaincre les grands, il faut se situer au top physiquement. Ce soir, dès les premiers échanges, j’ai senti que l’issue du match dépendrait de cela. Je suis fier – et fatigué! – d’y être parvenu.»

On lui parle de ses jumelles, présentes à Melbourne, où Roger Federer a remporté son premier Grand Chelem depuis sa paternité (il avait été battu par Juan Martin Del Potro en finale de l’US Open 2009): «Non, elles ne se rendent pas encore compte. Mais, quand je suis parti de l’hôtel, elles ont fait du bruit. J’ai supposé que ça voulait dire «bonne chance papa!»