La téléréalité n'a pas fini de faire fureur et l'intérêt suscité par la Coupe du monde, sorte de «Foot Academy» estivale, bat son plein. Après trois semaines de compétition et avant les demi-finales, ils ne sont plus que quatre candidats à pouvoir remporter le trophée. L'Allemagne et l'Italie, qui s'affrontent ce mardi à Dortmund; le Portugal et la France, qui en découdront le lendemain à Munich. En prime time, bien entendu. Le tout va faire péter les audiences, même si le public n'a pas le droit de voter pour son favori - c'est toujours ça de gagné en SMS. Intrinsèquement très proches les unes des autres, les quatre meilleures sélections du continent - on dirait un Euro, ce Mondial... - semblent s'être inspirées du lauréat 2004, la Grèce. La science tactique, la rigueur défensive et la cohésion d'un groupe font figure d'armes absolues. Tous les membres du dernier carré sont sévèrement dotés en la matière. Et, comme disait l'autre, «ça se jouera sur des détails». Tour d'horizon avant la dernière ligne droite.

- Allemagne, un vent d'euphorie dans le dos

En pleine crise d'hystérie populaire, l'Allemagne ne peut plus se ravoir. Tout en cherchant à garder la tête froide, la Mannschaft puise un indéniable supplément d'âme dans le déchaînement passionnel qu'elle suscite. Le sélectionneur Jürgen Klinsmann, pressenti à la Chancellerie, est le soleil de la nation; ses troupes ne nourrissent pas l'ombre d'un doute. «Nous sommes satisfaits de ce que nous avons accompli jusqu'ici mais cela ne nous suffit pas», a asséné dimanche, lors d'une conférence de presse télévisée en direct, le défenseur Christoph Metzelder avant de promettre un «énorme combat» à l'Italie mardi soir à Dortmund.

Dans le stade le plus chaud du pays, impossible de se dégonfler: «Avec un tel public derrière nous, nous jouerons l'offensive», assure le coach adjoint Joachim Löw. En l'absence de véritable star - Michael Ballack ne sort pas du lot et le quintuple buteur Miroslav Klose est d'une discrétion parfaite -, l'Allemagne s'appuie plus que jamais sur les vertus du collectif, sublimées par une quête d'intérêt national. Les prétendus maillons faibles, comme le défenseur central de Hanovre 96 Per Mertesacker, sont aspirés vers le haut.

Pressenti pour suppléer un Bastian Schweinsteiger décevant face à l'Argentine, le milieu Tim Borowski est la parfaite incarnation de l'état d'esprit actuel: «Le nom de ceux qui seront sur le terrain n'a aucune importance. Nous voulons tous gagner pour l'Allemagne.» Même Oliver Kahn, très boudeur depuis le début du tournoi, se met au diapason. Le deuxième gardien a ravalé sa rancœur pour faire un gros câlin en public au titulaire du poste, son ennemi intime Jens Lehmann, avant la séance de penalties vendredi en quart de finale.

A propos, on sait désormais comment le portier d'Arsenal a piégé les Gauchos. Grâce au petit papier qu'il avait dissimulé dans son short et sur lequel figuraient les caractéristiques des cinq tireurs argentins. Cet épisode a encore renforcé le sentiment général: l'Allemagne sera championne du monde, c'est écrit noir sur blanc.

- Italie, quand le béton a la rage au ventre

«Allemagne, à nous deux», titrait la Gazzetta dello Sport au lendemain de la victoire nette et sans bavure de la Squadra azzurra devant l'Ukraine. Forts d'un passé historique favorable face à leurs cousins germains en Coupe du monde - victoires en demi-finale 1970 (4-3) et en finale 1982 (3-1), matches nuls (0-0) en 1962 et 1978 -, les Italiens n'arriveront pas à Dortmund sur la pointe des pieds.

D'abord, parce que ce n'est pas le genre de la maison. Ensuite, parce qu'ils ont toutes les raisons d'être bourrés de confiance. La Nazionale n'a pas perdu un match depuis sa défaite face à la Slovénie en septembre 2004. Elle n'a toujours pas encaissé le moindre but adverse en Allemagne - le seul concédé, face aux Etats-Unis, fut la création «maison» de Cristian Zaccardo sur une malencontreuse talonnade. Elle possède, en la personne de Gianluigi Buffon, le meilleur gardien de but de la planète. Et le bloc mis en place devant «Gigi», imperméable au possible, semble paré à toutes les tempêtes. Défense de fer, dirigée par un Fabio Cannavaro au sommet de son art. Entrejeu béton, où Andrea Pirlo l'architecte et Gennaro Gattuso le pit-bull garantissent un équilibre parfait à l'édifice. Pour mettre le nez à la fenêtre, un renard de surface, à choix entre Luca Toni, Alberto Gilardino ou Filippo Inzaghi.

Et puis il y a Francesco Totti, le meneur de jeu qui s'est brisé la jambe en février mais qui a donné sa pleine mesure pour la première fois contre l'Ukraine en quart. Et puis il y a une volonté féroce, en cette période sulfureuse pour un Calcio qui essuie les foudres de la justice, d'offrir au pays l'occasion de se nettoyer le blason grâce à une grande vague de bonheur. Les Italiens ont la rage. Ainsi, Gianluca Zambrotta, latéral gauche de son état, a crevé l'écran vendredi en ouvrant le score, sauvant une fois sur sa ligne, se démultipliant pour offrir le troisième but à Luca Toni. Deux jours plus tôt, il était à Turin, au chevet de son ami et ex-coéquipier Gianluca Pessotto, qui s'est jeté par une fenêtre dans le costume de manager de la Juventus.

- Portugal, pour l'honneur du drapeau

Ils en ont chialé pendant des mois, et tout un pays avec eux. Puis ils se sont relevés, aiguillonnés par le général Luis Felipe Scolari. Deux ans après avoir perdu la finale de «son» Euro face à la Grèce, le Portugal est plus que jamais debout. A sa tête, un Brésilien, champion du monde en titre puisqu'il dirigeait les Auriverde en 2002. L'homme, dont la dialectique «élève» le football à une affaire d'honneur et de drapeau, à une question de vie ou de mort, n'est pas là pour rigoler. Du coup, ses joueurs non plus. Les Anglais, qui ne sont pourtant pas les plus timides quand il s'agit de se lancer dans la bataille, sont repartis les pieds devant samedi à Gelsenkirchen.

Les gars de l'insipide Albion ont échoué aux penalties - comme lors du quart de finale de l'Euro 2004 - face à Ricardo, gardien de haut vol qui s'est lui-même défini comme «le diable» pour les sujets de Sa Majesté. Rendra-t-il la vie infernale aux Français? Il peut compter en tout cas sur le concours de cerbères affûtés comme Ricardo Carvalho ou Fernando Meira.

Il serait toutefois injuste de résumer le Portugal à cette solidité défensive sans laquelle, décidément, on n'arrive à rien en ce bas monde. Avec Luis Figo, au sommet de son art pour sa dernière grande compétition, et Cristiano Ronaldo, capable de se faufiler dans les moindres brèches ou de les créer lorsqu'il n'y en a pas, les Lusitaniens ont des atouts offensifs à faire valoir. Ils retrouvent de surcroît Deco, qui n'est pas là pour faire joli mais pour empiler les titres. Suspendue contre l'Angleterre, l'âme de l'équipe s'est bâtie un palmarès impressionnant avec Porto puis Barcelone. Avec sa sélection nationale, il a perdu la finale de l'Euro 2004. Il n'a pas aimé ça. Et le drapeau s'en souvient très bien.

- France, la vengeance aux deux visages

Le football a ceci de joli qu'on n'y comprend parfois pas grand-chose. Comment expliquer, en effet, la subite métamorphose des Bleus? Apathiques et repus depuis longtemps, au bord du gouffre et la discorde au cou voilà dix jours encore, les joueurs de Raymond Domenech adoptent aujourd'hui le profil de l'épouvantail. L'Espagne et le Brésil s'y sont cassé le bec. L'équipe de France, dont l'expédition en Allemagne a d'abord été comparée à une poussive tournée d'adieu des Stones, déchaîne à nouveau les foules. Sans modération.

Comme dans ce film de 1962 où Marlon Brando a deux, trois trucs à régler avec son passé - La vengeance aux deux visages - Zinédine Zidane et les autres ont flingué d'un coup plusieurs années de douleur et d'insuccès. Symbole d'une harmonie retrouvée entre les clans: «Zizou», qui acceptera peut-être de se faire traiter de monument historique lorsqu'il aura raccroché ses crampons, a offert une toute première passe décisive à Thierry Henry. Comme quoi, il n'est jamais trop tard pour bien faire.

Patrick Vieira, qui se marchait sur la langue après vingt minutes de jeu face à la Corée du Sud, possède cinq poumons derechef. Il rayonne, à l'image d'un collectif ressorti de nulle part après avoir agonisé à l'ombre du dédain national. Franck Ribéry court comme huit, tout le monde tire à la même corde, et avec le sourire s'il vous plaît. A n'y rien comprendre, vraiment. Sans trop chercher, on s'est remis à se trémousser sur les Champs-Elysées. Comme au bon vieux temps. Et dans l'Hexagone revigoré, on se prend à chantonner «I will survive», l'hymne à la joie qui avait accompagné le triomphe de 1998. Huit ans plus tard, le titre prend tout son sens.