Projet Godard

Et un, et deux et trois zéro pour Goffin

«Le Temps» remonte le tableau de Roland-Garros en partant d’un joueur inconnu, puis de son vainqueur et ainsi de suite. Après le Français Grégoire Barrere, nous sommes avec le Belge David Goffin. La tête de série N°12 du tournoi s’est qualifiée jeudi pour le troisième tour en dominant l’Argentin Carlos Berlocq (7-5 6-1 6-4) dans une ambiance de match de football

Le projet Godard

En 2007, dans une interview à L’Equipe, Jean-Luc Godard expliquait comment rendre compte au mieux d’un tournoi de tennis: prendre un joueur inconnu qui dispute le premier tour, le suivre jusqu’à ce qu’il perde, puis poursuivre avec son vainqueur, et ainsi de suite jusqu’à la finale. En 2016, Le Temps réalise le projet Godard.

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Il a l’air dans son jardin, David Goffin. Les deux mains appuyées sur le filet, les jambes croisées dans la posture du parfait sportsman à l’ancienne, le Belge attend. Non pas Madeleine, qui ne vient pas, mais Carlos Berlocq, son adversaire du jour, qui semble s’être perdu entre le players' lounge et le court N°3. L’Argentin arrive enfin, sous les huées d’un public chambreur. Le ton est donné. Ce n’est pas un deuxième tour du simple messieurs de Roland-Garros, c’est la revanche de la demi-finale de Coupe Davis Belgique-Argentine (3-2 pour les Belges en septembre dernier).

L’ambiance est digne d’un match de football. «David Goffin, David Goffin», chantent les spectateurs en tapant des mains. Le public est presque exclusivement descendu du Plat pays. Beaucoup portent des chapeaux, des casquettes ou des perruques aux couleurs noir-jaune-rouge. Les trois tribunes du court sont pleines à craquer, hormis la petite zone presse. Ce n’est pas encore une affiche pour les médias, d’autant que Djokovic et Nadal jouent au même moment.

Cette ferveur n’est pas pour déplaire à Carlos Berlocq. Le grognard de La Plata (33 ans) en a vu d’autres et réussit le premier break, d’entrée (2-0). Cet Argentin est le prototype du joueur de terre, accrocheur, défensif, qui met du lift chaque fois qu’il peut et pousse des grognements de bête blessée à chaque frappe. Du robuste, du pénible, du pas glamour, dont Goffin, sorte de petit Lord Fauntleroy des courts, peine d’abord à se défaire. Très vite, cependant, le Liégeois revient à égalité (2-2).

Les deux joueurs se tiennent ensuite jusqu’à 5-5. Difficile d’imaginer opposition de style plus criarde entre le Belge qui attaque et l’Argentin qui défend, entre les frappes à plat du premier et les lifts et les lobs du second, entre les silences de l’un et les cris de douleurs de l’autre. Goffin se tait. C’est le public qui parle à sa place, établissant avec Berlocq une sorte de code morse: râle-râle-râle, hourra!

A 5-5, le stade exhorte son champion à passer l’épaule: «David, David». Le public bon enfant, venu avec le pique-nique et la crème solaire, respecte toutes les parités: hommes femmes, connaisseurs béotiens, jeunes vieux, wallons flamands. Leur champion s’emploie à les satisfaire. Il obtient une balle de break à 30-40 que Berlocq évacue avec un bon service, une deuxième, déjugée par l’arbitre de chaise, puis une troisième, la bonne, avec l’aide de la bande du filet. Au changement de côté, l’Argentin donne un petit coup de raquette à Goffin. «Tu dois être fair-play», lui dit-il. Il estime que son adversaire ne s’est pas assez excusé, ou pas assez vite, d’avoir eu un peu de chance sur ce coup-là. Au jeu suivant, le Belge conclut la manche (7-5 en 44 minutes) en s’excusant ostensiblement après chaque point. Goffin? Un bon petit diable.

En confiance, il réussit deux breaks de suite et déroule dans la deuxième manche, enlevée (6-1). Dans les gradins, on fait la ola, puis ça se disperse un peu. «Deux sets à zéro pour Baghdatis contre Tsonga», annonce quelqu’un. «C’est tout bon, ça…», se félicite un autre. Le vainqueur est un adversaire potentiel en huitième de finale lundi, et le Chypriote semble plus prenable que le Français.

Mais Carlos Berlocq y croira tant qu’il lui restera un souffle. Il breake de nouveau en début de troisième set et conserve (difficilement) cet avantage jusqu’à 3-2. Le sixième jeu est interminable. Les cuisses brûlent. Les points d’anthologie se succèdent. Les Belges célèbrent ceux de Goffin; alors quand Berlocq en réussit un à son tour au terme d’un rallye exténuant rien qu’à regarder, l’Argentin prend à témoin le public et réclame sa part des bravos. De bonne grâce, il lui est accordé une ovation.

Berlocq finit par empocher le jeu (4-2). Il le paye au jeu de service suivant et Goffin revient à 4-4, avant de conclure 6-4. Pour la première fois en 2h02 de jeu, il serre le poing et extériorise un son. Ce sera la seule fois du match. Trempé de sueur, il enlève son maillot, le public siffle. Alors, le vainqueur fait celui qui n’entend rien, fait monter le volume et bande les muscles.


Les précédents épisodes

David Goffin, dans l’antichambre des stars du tennis

A Roland-Garros, une belle histoire dont on connaissait la fin

Grégoire Barrere, invité à domicile


Rhabillé, David Goffin a retrouvé son ton posé en conférence de presse. Toujours pas de question en anglais, ni en néerlandais. Toujours une grande majorité de Belges. C’est sans doute l’un d’eux qui, un peu plus tôt, a interrogé Rafael Nadal. «Dabid? C’est un très bon joueur, a répondu l’Espagnol. Regardez ses résultats cette saison, c’est l’un des candidats pour être dans le top 10 à la fin de l’année. Il n’y a aucun doute là-dessus.» L’intéressé, qui est visiblement déjà au courant de l’hommage, sourit doucement: «Il est bien gentil de dire que je vais monter au classement mais il ne reste pas beaucoup de place là-haut.»

Finalement, Tsonga a battu Baghdatis et Goffin affrontera l’Espagnol Nicolas Almagro, lui aussi vainqueur en trois sets (du Tchèque Jiri Vesely). «Encore un match très difficile contre un joueur qui possède une main fabuleuse et peut réussir des coups incroyables du fond du court», prévient David Goffin.

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