Dans la journée de mercredi, Federica Brignone postait une photo d’elle marchant sur la neige d’Are: «Je me sens chanceuse d’être ici et de pouvoir faire mon travail, poursuivre mon rêve et skier, en ces jours difficiles pour notre pays.»

L’Italie se barricadait pour tenter d’enrayer la propagation du Covid-19. La perspective d’y disputer les finales de la Coupe du monde de ski alpin, à Cortina d'Ampezzo, s’était déjà envolée depuis quelques jours, c’est-à-dire une éternité à l’échelle des événements actuels. Mais en Suède, il restait trois épreuves à disputer et une belle bataille s’annonçait pour le grand globe de cristal entre la skieuse du val d’Aoste et l’Américaine Mikaela Shiffrin, qui allait faire son retour après un mois et demi d’absence.

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Et puis, en fin d’après-midi, la nouvelle est tombée: les courses étaient annulées pour raisons sanitaires. Fin de saison (encore plus) précipitée. Première victoire au classement général de la Coupe du monde pour Federica Brignone, 29 ans, et même pour une skieuse italienne. L’intéressée raconte en avoir «pleuré d’émotion», ayant réalisé «le rêve d’une vie». Même si, bien sûr, elle aurait «préféré gagner sur la piste», et que sa victoire survient «à un moment délicat pour plusieurs motifs».

Carrière au long cours

La petite «Fede» avait tout pour devenir une championne de ski. L’héritage familial, avec une mère (Maria Rosa Quario) qui remporta quatre épreuves de Coupe du monde dans les années 1970 et 1980. L’ancrage géographique, avec une enfance passée dès l’âge de 6 ans dans un val d’Aoste criblé de stations de sports d’hiver. Elle trace ses premiers virages sur la neige de Courmayeur, goûte vite à la compétition et au succès dans les catégories de jeunes.

Elle fait partie de ces Italiens du Nord qui parlent plusieurs langues – son français est parfait – et répondent d’une véritable culture alpine. Chaleureuse et souriante, elle semble être une camarade appréciée de tous. Mais sur le Cirque blanc, elle fut longtemps abonnée aux seconds rôles. Sur ses dix premières saisons en Coupe du monde, elle ne s’est hissée que trois fois dans le top 10 du classement général (8e en 2015-2016, 5e en 2016-2017, 6e en 2018-2019). Avant cet hiver, elle avait déjà remporté dix épreuves mais sans jamais sembler en mesure de régner sur le circuit.

Alors, que s’est-il passé? D’abord, bien sûr, une montée en puissance de sa part. Certains observateurs commencent à identifier une tendance à la hausse de l’âge idéal pour briller en ski alpin. Les techniques de préparation physique s’améliorant et permettant de construire une carrière sur le plus long terme, l’expérience sur la neige et le développement d’une certaine intelligence instinctive peut permettre à des athlètes autour de la trentaine de livrer leurs meilleures performances. Ce fut aussi le cas du Grison Mauro Caviezel chez les hommes cette année, un premier globe de cristal en super-G à la clé.

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Sprint final annulé

Mais Federica Brignone a surtout pu profiter bien malgré elle de l’absence de Mikaela Shiffrin. Triple tenante du grand globe de cristal à seulement 25 ans (elle les fête ce vendredi), l’Américaine comptait déjà 370 points d’avance au classement général le 26 janvier dernier après avoir remporté le super-G de Bansko, en Bulgarie. Son quatrième sacre ne faisait déjà plus guère de doutes.

Elle a malheureusement été freinée par une tragédie: son père, Jeff, est décédé au début du mois de février à l’âge de 65 ans. Le choc a été terrible pour la skieuse, qui a décidé de prendre du recul et de renoncer à la compétition le temps d’éponger ses larmes. Le 24 février, après avoir dominé le combiné de Crans-Montana, Federica Brignone pouvait virer en tête du général de la Coupe du monde.

Mikaela Shiffrin s’était finalement décidée à faire son retour sur la neige d’Are. Sans afficher d’autres ambitions que de «réussir quelques bons virages» en mémoire de son père. Mais avec le talent qui est le sien, dans des épreuves techniques qu’elle survole depuis des années, tout aurait été possible. Le sprint final pour le grand globe de cristal, avec Federica Brignone, s’annonçait fascinant. Il n’aura pas eu lieu.


Aleksander Aamodt Kilde sur le trône

Chez les hommes aussi, la Coupe du monde s'est terminée sur une annulation d'épreuves, en l'occurrence celles prévues ce week-end à Kranjska Gora (Slovénie). Le Norvégien Aleksander Aamodt Kilde termine en tête du classement général et décroche le premier grand globe de cristal de l'ère post-Marcel Hirscher, qui a remporté les huit précédents avant de prendre sa retraite. Le Français Alexis Pinturault échoue à 54 points du trône.