«Chelski.» Avec un sens du raccourci très approprié, la presse anglaise résumait hier à travers ce néologisme l'appréciation de son étonnement: Roman Abramovitch, gouverneur de la province sibérienne de Tchoukotka, 36 ans, deuxième fortune russe (8,7 milliards de francs) grâce à ses intérêts dans le pétrole et l'aluminium de son pays, a racheté le club de football londonien de Chelsea pour la modique somme de 60 millions de livres, plus de 90 millions de livres de dettes. Soit un total de 345 millions de francs suisses pour 50,9% de Chelsea Village Plc, la société qui contrôle le club. C'est le plus gros deal de l'histoire du football anglais et, sans conteste, le plus surprenant. A Londres, les supporters des bleus se demandent s'ils doivent se réjouir de cette injection miraculeuse de pétrodollars ou s'inquiéter des réels motifs de cet oligarque inconnu.

Chelsea n'a pourtant pas peur des Russes fortunés (ils sont nombreux dans le quartier), ni des personnages exotiques. Son président depuis vingt et un ans, le septuagénaire homme d'affaires Ken Bates, est un joyeux tyran. Durant son règne, il a nommé 20 managers, parmi lesquels Ruud Gullit et Gianluca Vialli – et en a viré 19. Un jour, contrarié par les questions des journalistes, il les avait renvoyés ainsi: «Je vais me retirer dans mon manoir, et vous, vous pouvez aller vous faire foutre dans vos HLM!» Ken Bates avait promis qu'il ne quitterait Stamford Bridge qu'entre quatre planches en bois, mais malgré sa barbe blanche, il n'est pas le Père Noël, et Chelsea Village, qui croule sous les dettes, a une échéance d'intérêts chiffrée à 23 millions de livres à honorer cet été.

Le Père Noël, Ken Bates est donc allé le chercher dans un pays où, parmi les rares animaux à survivre (il y fait moins de zéro degrés de température moyenne annuelle), les rennes abondent. Derrière ses traits banals, sa barbe de trois jours et ses airs d'étudiant qui s'ennuie, Roman Arkadievitch Abramovitch n'est pas un oligarque ordinaire. Poulain de Boris Berezovski jusqu'à ce que celui-ci tombe en disgrâce, ami de la famille Eltsine, puis proche de Poutine, il a réussi une ascension éclair grâce à ses participations dans l'aluminium, et surtout dans Sibneft, le géant pétrolier russe qui vient de fusionner avec son rival Youkos – une opération qui a fait gonfler encore sa fortune.

En décembre 2000, il avait été élu par 92% des votants gouverneur de la Tchoukotka, 70 000 habitants, neuf heures de décalage horaire avec Moscou. Lui jure qu'il s'y est installé simplement par intérêt pour le poste – pas pour les ressources naturelles de la province. Il y joue les bienfaiteurs, et maintient un profil bas. Le rachat de Cheslea surprend donc aussi à Moscou. Abramovitch sait pertinemment qu'il ne gagnera pas un sou dans cette affaire, lui qui a promis d'y investir 200 millions de livres supplémentaires.