Le témoignage de notre rédacteur en chef adjoint, Ignace Jeannerat, présent sur place pour participer au marathon de New York qui vient d’être annulé. Stupeur et déception parmi son groupe de marathoniens, mais aussi compréhension face au sort des habitants sinistrés

«À 100 mètres de la ligne d’arrivée, alors que nous nous projetions déjà en pensée pour dimanche, un journaliste de CNBC nous a annoncé la nouvelle. Stupeur dans le groupe. Nous avons d’abord pensé à une plaisanterie, un mauvais gag. Mais il faut se rendre à l’évidence: c est annulé. Et c est une grosse déception qui est difficile à encaisser à chaud après 11 mois de préparation pour cet événement. Mais de notre hôtel nous n’avons peut-être pas toute la vue d’ensemble des drames et des dégâts dans plusieurs quartiers de New York. Il est vrai que depuis les hôtels de midtown on se rend mal compte de la situation tragique de milliers de New Yorkais en désarroi sans électricité et sans aide depuis lundi soir. Et même si pour les marathoniens déçus que nous sommes la décision d annuler est défendable car un tel événement doit réunir une ville et non la diviser.»

Un marathon constitutif de la vie new-yorkaise depuis 40 ans

Le maire de la ville a souligné vendredi soir dans un communiqué que «le marathon fait partie intégrante de la vie de New York depuis 40 ans. Mais il est clair qu’il est devenu une source de controverses et de division» après la méga-tempête qui a meurtri la ville. La décision est tombée moins de 48 heures avant le départ prévu de la course.

«Nous ne voulons pas de nuages sur la course et ses participants et avons décidé de l’annuler», a annoncé Michael Bloomberg dans un communiqué, ajoutant qu’il ne «pouvait pas autoriser une controverse sur un événement sportif».

Quelque 47.000 coureurs venus du monde entier, qui ont souvent réservé et payé des mois à l’avance, devaient en principe s’élancer dimanche du célèbre pont Verrazzano.

En début d’après-midi, Michael Bloomberg avait pourtant vivement défendu son maintien, rappelant que son prédécesseur Rudy Giuliani avait fait le même choix après les attentats du 11 septembre 2001.

«Si vous vous souvenez, après le 11-Septembre, Rudy avait pris la décision de maintenir le marathon», avait déclaré Michael Bloomberg lors de son point de presse quotidien. «Rudy avait raison. Nous devons continuer à avancer et faire des choses, on peut pleurer et rire en même temps», avait insisté le maire, ajoutant que le marathon ne détournait pas les moyens mis en place pour aider les victimes de l’ouragan Sandy qui a frappé les Etats-Unis lundi soir.

Mais sa décision était vivement contestée par certains élus, dénonçant un affront aux personnes sinistrées, dont certaines luttent pour survivre au quotidien. La présidente du conseil municipal Christine Quinn, qui espère succéder à M. Bloomberg en 2013, avait notamment fait savoir dans un communiqué qu’elle «n’aurait pas pris une telle décision».

Editorial cinglant du New York Post

«Le marathon incarne l’esprit de la ville de New York, sa vitalité, sa ténacité, la détermination des New-Yorkais», avait fait valoir Mary Wittenberg, la présidente du comité d’organisation, le New York Road Runners (NYRR). Selon le NYRR, le marathon apporte en outre environ 340 millions de dollars à la ville. Et le NYRR avait annoncé qu’il donnerait au moins un million de dollars pour les sinistrés.

Pour beaucoup, cela n’en restait pas moins insupportable.

«Ceux qui veulent courir, nous leur demandons de venir à Coney Island et de courir livrer de l’eau et de la nourriture en haut des immeubles résidentiels», s’est emporté le démocrate Domenic Recchia, conseiller municipal local.

«Où sont les priorités?», rageait également le républicain Michael Grimm, élu de New York à la Chambre des représentants: «Des gens sont morts, des familles n’ont plus de logement, et la ville se soucie du marathon?».

La réaction de James Oddo, conseiller municipal représentant Staten Island, l’arrondissement le plus affecté par Sandy, avait été encore plus violente: «S’ils empruntent un seul membre du personnel de secours de Staten Island pour l’envoyer sur le marathon, je vais hurler», avait-il écrit sur Twitter.

Une pétition a également été lancée sur change.org, pour demander le report du marathon au printemps. Elle avait recueilli vendredi des dizaines de milliers de signatures.

Le quotidien populaire New York Post s’était fendu d’un éditorial cinglant vendredi, estimant que les générateurs installés à Central park, où se terminera le marathon, pourraient procurer de l’électricité à 400 maisons dans les zones sinistrées.

Certains hôteliers avouaient aussi leur malaise.

«Comment dire à quelqu’un qui n’a ni chauffage ni électricité qu’il doit libérer sa chambre pour quelqu’un qui vient courir le marathon?» commentait l’un d’eux, Richard Nicotra, sur la chaîne de télévision locale New York 1.