Une semaine en ballon (6/6)

Un match en vaudois + Personne ne m’aime

A l’occasion du Salon du livre de Genève, hommage à Raymond Pittet (1927-1985), footballeur, journaliste, écrivain qui, mieux que quiconque en Suisse romande, tissa des liens entre ces univers. Nous terminons cette série avec deux textes sur la langue et ceux qui la font vivre

Une semaine en ballon avec Raymond Pittet

Un match en vaudois

La bagarre fut apouâtable. Tiollu avait foutu un coup de chausson à Tachet qui s’était éclafé dans la coffia et en avait plein les pantets. Tachet miaulait comme un counet mais flanqua à Tiollu une mornifle à décorner un bœuf. Tachet se mit à pousser des ciclées. Là-dessus, les deux dépatoillus s’écroulèrent dans la tiaffe et se mirent à s’en barbouiller le museau en dérupitant le long du talus.

Le syndic, noir comme un derbon, voulait déhotter mais Ferney l’attrapa au pétolet et lui arracha presque la chenautze. Une gueïupe qui tenait une chenoille par une main et son riflard de l’autre lui lança deux châtaignes sur le cotzon et le courget.

L’arbitre, un ergalle venu de Chavornay, s’encoublait entre les joueurs. Tondraz qui s’était mis à crosser prit la feniole et l’arbitre et fit la seconde voix. Il fut abattu d’une cacahuète sur le pif. Comme il faisait une cramine du diable, l’arbitre avait la grulette. Il grebolait.

Finalement, raides, les joueurs et le public se calmèrent. Tachet se tenait la piaute, Tondraz s’essuyait le reniflet avec un mouchoir comme un fleurier. L’arbitre à présent était adzo et empédzé.

– C’est eux qui ont emmodé la niaise! disait-il.

Il se tenait à deux pognes son petit boillon. Quelle effresée!

Ses tsosses étaient ouvertes. Le syndic se dirigea vers le Soleil pour boire trois décas et se remettre. Il avait perdu son cagnu. Garonet jurait qu’il allait déposer plainte contre ce tafenian de greffe qui l’avait traité d’agnoti et de gros embougné. Fou de rage, le lendemain, le syndic mena la Fédérale, une vieille grole, à l’abattoir. Il l’avait achetée à Cronnens, le village voisin d’où venait l’équipe adverse. C’est depuis ce jour que les deux équipes se font la pote. Un de leurs crouïes avait rien trouvé de mieux dans la bagarre que se mettre à cabillon sur la paume et en avait arraché le bedzet.

Extrait de: 75 ans d’histoires du football vaudois. Editions Tribune de Lausanne, 1979


Personne ne m’aime

La valeur d’un journaliste de football dépend très souvent du tirage de son journal. Ignoré à vingt mille exemplaires, admis à cent mille, craint à cinq cent mille, il trône au million.

A partir de cinq cent mille exemplaires, le journaliste a sa cour. Sa secrétaire commande le billet d’avion, téléphone au club pour retenir une place de presse, réserve une chambre tranquille, côté jardin. Le journaliste passe à la caisse avant de partir, avec une valise minuscule et demande une provision. Au retour, il s’astreint à une formalité: «Finale de Coupe d’Europe, frais et débours, 1785 fr.» Et il signe d’un style distrait en demandant à la caissière: – Comment vont les amours, ma petite Gilberte? Les yeux noyés, la caissière répond que ça va comme ça, comme ça…

A Londres, Mexico, Budapest, le journaliste au million d’exemplaires mange avec les dirigeants. Au cocktail de crevettes, il coupe la parole au président: – Gonenglock ne vaut rien! Les dirigeants se regardent. Il va falloir songer à se séparer de Gonenglock.

Le journaliste de football à vingt mille, à cinquante mille, à cent ou cinq cent mille exemplaires est pourtant un homme triste. Il pleure sous le rimmel. Personne ne l’aime.

Les entraîneurs ne l’aiment pas. Il se substitue à eux, forme des équipes mais ne sait rien de la vie privée des joueurs. Il ne vit pas avec eux chaque jour. Il ignore le contenu de leur contrat. L’entraîneur le dit à ses amis quand le journaliste attaque. Mais le journaliste s’avise-t-il d’arrondir l’éloge, et le voici compétent, renseigné, objectif, invité, choyé.

Les dirigeants n’aiment pas le journaliste. Il préfère le club rival. Cela se sent à chacune de ses lignes. Il ne soutient pas l’équipe. Il a ruiné la carrière de l’ailier gauche, un talent pourtant dont on aurait pu faire un international. Il essaie bien, de temps en temps, de rattraper ses erreurs, mais sa démarche ne trompe personne. Le journaliste est un faux jeton, toujours le premier au buffet froid, mais avec lequel il faut vivre.

Les joueurs n’aiment pas le journaliste. D’abord, a-t-il touché une fois de sa vie un ballon, ce plumitif? Etait-il sur le terrain au moment du penalty; s’est-il inquiété de connaître l’exacte raison des remplacements à la mi-temps? Pourquoi vient-il nous peloter aux vestiaires pour les interviews et nous matraquer ensuite dans son canard? Il a de la chance, le journaliste, que les footballeurs changent parfois de club et le retrouvent. Faute de quoi, on lui dirait ce que l’on pense.

Le public n’aime pas le journaliste. Le journaliste écrit rarement ce que pense le public. Et le public, c’est le barman, le banquier, le dirigeant, l’entraîneur, le joueur, l’employé, un autre journaliste. Il se pourrait même que ce soit le journaliste lui-même, en contradiction flagrante avec ce qu’il écrivit voici quelques années. Inadmissible omnipotence, inadmissible prétention! Le bon journaliste devrait écrire ce que je pense, mais il n’en est pas de bons.

Extrait de: Le Football et les Hommes. Hatier, 1971

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