On pourrait appeler ça un délit de belle gueule. Cette façon de saluer le public en posant deux doigts sur sa casquette, ses sourires complices, parfois un peu niais: certains de ses camarades de jeu et les suiveurs du circuit n’aimaient pas du tout, persuadés qu’il poussait l’hypocrisie à son maximum pour se fabriquer une image de gendre idéal. Avec l’US Open 1999 comme mise en scène caricaturale: en dernière partie d’un tournoi qu’il rêvait de remporter plus que tout autre, il avait accroché un beeper à sa ceinture censé le prévenir si sa femme, alors enceinte de leur première fille, devait se rendre fissa à la maternité. Lui a toujours juré qu’il aurait quitté le parcours sur le champ. Du bluff, pour beaucoup, car personne ne serait vraiment capable d’une telle désertion quand le trophée de l’open national américain est à portée de main.

On l’a longtemps accusé d’avoir une tête bien trop épaisse, également. MIGJAM: c’est son surnom officiel sur le circuit, pour Man I’m God, Just Ask Me. Vrai qu’un jour où personne ne lui demandait son avis sur le sujet, il avait décrété: «La terre sera bientôt trop petite pour nous tous, il faudra aller coloniser d’autres planètes. Avec comme souci principal l’ostéoporose, à cause des longs voyages dans l’espace.» Quand il raconte le menu de ses nuits blanches, il est question de réformer le système de santé ou de développer les biocarburants. Et le joueur Mickelson, alors? Un génie inégalable autour des greens, et une tactique une seule: attaquer à outrance, quoi qu’il arrive. Là encore, on l’a accusé de gâcher son talent. Car cette stratégie à hauts risques lui a valu force déconvenues, et il ne pouvait s’en prendre qu’à lui.

Caméras

Phil Mickelson a aujourd’hui 46 ans. Il est passé pro en 1992, et l’histoire lui donne enfin raison. Son prétendu cinéma avec le public? Faux, l’argument ne tient pas. Les caméras peuvent s’arrêter de tourner, lui continue, inlassablement, de signer tout ce qu’on lui tend: casquettes, tee-shirts, ou posters. Doug Ferguson, la plume golf de l’agence Associated Press qui le côtoie vingtz-cinq semaines par an, nous le certifie: «Les gens l’aiment parce qu’il signe des autographes, c’est aussi simple que ça. Et quand il le fait, c’est toujours lentement, et il regarde chaque spectateur dans les yeux en disant: «Merci pour votre patience». Je dis bien chaque spectateur. Et au bout de trois heures, on ne peut plus prétendre que c’est pour l’image. Il est comme ça, c’est tout.»

Hors caméra également, sa générosité envers les travailleurs des golfs. Ceux qui comptent énormément sur les pourboires, les fameux «tips» omniprésents dans la culture américaine. Mickelson est le plus généreux de tous dans cet exercice, à distribuer des liasses à trois chiffres. Voilà trois ans, sur le coup de la déception, il avait quitté un tournoi très rapidement pour filer vers son jet privé. Avant de se rendre compte qu’il avait oublié le petit personnel, puis de faire demi-tour pour arroser tout le monde. Facile quand on gagne des millions à la pelle? Peut-être. Mais parlez de Tiger Woods avec les bénévoles et les petits salaires, tous vous raconteront le gars le plus radin du circuit.

Triomphe

Alors c’est vrai qu’il a un avis sur tout et qu’il aime le partager. Son QI est bien plus élevé que ses collègues de bureau, dont les fiches de présentation font apparaître le même profil sans relief: ils votent républicain, aiment la chasse et la pêche (et les courses de voitures pour certains). On préférera insister sur sa grande capacité d’analyse et son incurable authenticité. En 2014, il a eu le courage d’attaquer publiquement la légende Tom Watson pour son capitanat hors du temps pendant la Ryder Cup. Le seul à oser le faire, pour changer toute l’organisation et conduire au triomphe de l’équipe américaine deux ans plus tard. Il n’hésite pas à fracasser les préparations de parcours quand elles ne sont pas pertinentes. Ou les architectes qui construisent des tracés trop longs et trop durs, qui font fuir les pratiquants pour leur seul plaisir narcissique. Rien n’est gratuit, tout est argumenté.

Reste le jeu de golf en lui-même. Mickelson a vécu dans l’ère Tiger Woods, qui a tout cannibalisé de 1999 à 2011. Il a malgré tout réussi à remporter cinq Majeurs, le total le plus élevé des joueurs contemporains du Tigre. Son audace clubs en mains lui a peut-être fait perdre des tournois, comme d’autres en ont gâché en étant trop frileux. Mais cet esprit sabre au clair lui a surtout permis d’en gagner plein. Il n’a jamais dévié de sa route, jamais flanché malgré les accidents.

Sincérité

Il est aujourd’hui 19e mondial et reste persuadé de pouvoir s’imposer cette semaine à Augusta devant la meute de jeunes loups qui dominent le jeu. Comme il l’a déjà fait à trois reprises (2004, 2006, 2010). Mais sa plus grande victoire est ailleurs: avoir convaincu tout le monde, ou presque, de son absolue sincérité. En 2013 et 2016, il a quitté l’US Open en plein milieu de sa préparation, traversé le pays pour assister aux remises de diplômes de ses deux filles aînées. «Parce que la famille passe avant tout, bien avant le tournoi que je veux gagner plus que tout autre», a-t-il juré. Aujourd’hui, plus personne n’en doute: il aurait bel et bien quitté le parcours en juin 1999, si le beeper avait vibré…


Profil

1970 Naissance à San Diego (Californie)
1999 Naissance de sa première fille
2004 Première victoire au Masters d’Augusta
2013 Remporte le British Open
2017 Joue son 24e Masters (son 22e consécutif)