Coupe du monde 2018

Comme un plaidoyer pour le Mondial à 48 équipes

Parmi les grandes tendances observées lors du premier tour, la difficulté des grandes nations à honorer leur statut de favori et l’enthousiasme des supporters des «petites» équipes donnent des arguments aux partisans de l’élargissement du tournoi

Et si l’élargissement de la Coupe du monde à 48 équipes n’était pas une si mauvaise idée? Prévue pour 2026 en Amérique du Nord (avec une organisation conjointe des Etats-Unis, du Canada et du Mexique), à moins qu’elle ne soit précipitée dès la prochaine édition en 2022 au Qatar, la manœuvre a été vivement décriée. La FIFA y voit bien sûr une opportunité d’accroître ses revenus en impliquant tous les quatre ans davantage de nations. De nombreux observateurs redoutent qu’elle ne conduise à un effondrement du niveau de jeu et à un tournoi sportivement illisible.

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Pourtant, alors que sa phase de groupes se termine, le Mondial en Russie donne des arguments aux partisans d’une compétition ouverte à davantage de formations. Car les grandes nations n’y sont pas apparues si souveraines, et les plus petites font souffler un vent d’enthousiasme bienvenu sur le football international. Ce sont quelques-unes des grandes tendances observées lors du premier tour de la 21e édition de la Coupe du monde.

Des favoris chahutés

L’élimination de l’Allemagne, après trois petits matches dont deux défaites contre le Mexique et la Corée du Sud, est un coup de tonnerre dans le ciel du football, même si depuis le passage à l’an 2000, quatre des cinq champions du monde en titre ont connu une élimination aussi précoce. Mais la déroute de la Mannschaft s’inscrit dans un contexte plus large: en Russie, les grands favoris ont eu beaucoup de peine à assumer leur statut.

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Le Brésil a connu mille peines pour s’imposer contre le Costa Rica, l’Espagne et le Portugal ont beaucoup souffert contre le Maroc et l’Iran (une chiche victoire et un nul chacun), l’Argentine a décroché sa qualification pour les huitièmes de finale dans les derniers instants de sa dernière rencontre contre le Nigeria… Quant à la France, la première place de son groupe n’occulte pas trois performances indignes des qualités réunies dans son effectif.

C’est qu’en défendant bien, courageusement, les «petites» équipes ont répondu à un déficit de stars par un surplus d’âme. Passé le 6-1 de l’Angleterre contre un très faible Panama, les claques n’ont pas été distribuées sur les joues escomptées mais par une surprenante Russie (5-0 contre l’Arabie saoudite), une Suède revancharde (3-0 contre le Mexique) ou une Croatie plutôt attendue en outsider de l’Argentine (3-0).

La «pasion» des Latinos

Beaucoup de supporters européens ont renoncé au voyage en Russie, jugé trop long, trop compliqué ou trop onéreux. A l’inverse, les Latino-Américains sont 300 000 à avoir considéré que l’expérience Coupe du monde valait la peine d’être vécue et ils ont déferlé en une immense vague sur Moscou – la place Rouge n’a jamais aussi bien porté son nom que lorsque les fans péruviens s’y donnaient rendez-vous – et sur toutes les villes où leurs équipes jouaient, même si leurs chances de qualification étaient mineures. Les quelque 2000 Suisses présents mercredi à Nijni Novgorod ont pu s’en rendre compte tant ils y sont apparus en minorité.

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Sur le terrain, il est évident qu’une équipe comme le Panama ne remportera jamais le tournoi. Mais quand elle finit par inscrire un but contre une équipe d’Angleterre déchaînée – et qui entendait bien réussir une clean-sheet – et que le commentateur de la TV locale s’enflamme, que les supporters s’enlacent et que le sélectionneur Hernan Dario Gomez s’oublie à son émotion, impossible de nier qu’elle participe, à sa manière mais complètement, à la beauté de l’événement.

Le poids des balles arrêtées

Lors de la Coupe du monde au Brésil en 2014, trois buts avaient été marqués sur des coups francs directs. En Russie, ce total a été surpassé dès le sixième jour du tournoi et après quinze matches seulement. Interpellé sur le sujet, le gardien de la Suisse Yann Sommer estimait que le ballon utilisé n’y était pas pour rien. «C’est vrai que sur les frappes de loin, il a une manière assez unique de flotter dans l’air. Néanmoins, cela fait quelques mois que nous travaillons avec et je n’ai plus l’impression qu’il me met particulièrement en difficulté.» De fait, la «tendance» des coups francs directs ne s’est pas confirmée, seul l’Uruguayen Luis Suarez en ayant transformé un depuis le feu d’artifice des premiers jours.

Par contre, les balles arrêtées se révèlent toujours extrêmement décisives. Les corners, comme souvent en football, sont à l’origine de nombreux buts, de même que les penalties. Les arbitres en ont déjà accordé 23, record lors d’une même édition de la Coupe du monde largement battu (18, en 1990, 1998 et 2002). Cela tient pour une bonne part à l’utilisation de l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR), dont les partisans et les détracteurs ne sont pas près de se réconcilier. A ce stade, le système a pratiquement fabriqué autant de polémiques qu’il a permis de corriger de mauvaises décisions.

L’importance du temps additionnel

Les entraîneurs devraient se méfier lorsqu’ils appellent leurs joueurs à «être bons pendant 90 minutes». Avec l’apparition de l’assistance vidéo à l’arbitrage, la Coupe du monde en Russie voit souvent ses rencontres s’étirer sur près de dix minutes supplémentaires et beaucoup d’équipes en profitent pour faire la différence. L’égalisation du Costa Rica contre la Suisse à la 93e minute du match était le 20e but inscrit dans les arrêts de jeu depuis le début du tournoi, ce qui représente environ un but sur six. Statistique étonnante repérée par les spécialistes d’Opta, il n’y avait eu que 76 buts marqués lors des arrêts de jeu des vingt premières éditions de la Coupe du monde… Cela permet de mesurer à quel point ces réussites tardives sont une particularité de la compétition russe, sans toutefois permettre d’en percer le mystère.

L’organisation sans faute

Cela n’enlève rien aux scandales de corruption entourant la construction de certains stades ni aux terribles mesures prises pour «nettoyer» les rues des sans-abris et des chiens errants, mais la Russie réussit à ce stade un sans-faute dans l’organisation opérationnelle de sa Coupe du monde. Sur place, tout fonctionne à merveille pour les équipes nationales, les supporters et les journalistes. Les forces de l’ordre, au demeurant très présentes, ne sont pas aussi envahissantes que nous avions pu le craindre au départ.

Même en dehors des infrastructures du tournoi à proprement parler, les visiteurs découvrent un pays où les transports publics sont systématiquement à l’heure, où les rues sont sûres et où la population se révèle très serviable, passé la gêne de ne pas avoir de langue en commun. Le Mondial russe aura fait tomber bien des stéréotypes.

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