Michael von Grünigen est un introverti. Un homme habitué à slalomer entre les questions avec la même facilité, la même décontraction, qu'il a pour enfiler les portes rouges et bleues d'une épreuve de ski. Le titre mondial de géant que le Bernois a conquis jeudi à St. Anton, en Autriche – le deuxième de sa carrière après celui obtenu en 1997 – ne l'a pas rendu plus disert. «MvG» doit sans doute à son enfance son amour du calme, de la discrétion et de la solitude, car il a été amené à y goûter très tôt.

Le petit Michael va en effet à peine à l'école quand son père, agriculteur, est victime sous ses yeux d'un accident de tracteur qui lui coûte la vie. Trois ans plus tard, c'est sa maman, Nelly, professeur de ski, qui meurt emportée par une tumeur au cerveau. «Beaucoup d'événements de la vie ont sans doute été plus difficiles à appréhender pour moi que pour quelqu'un qui a le privilège de passer certains caps entouré de son père et de sa mère, confie aujourd'hui le skieur. Je ne sais pas comment les choses se seraient passées si mes parents n'étaient pas morts si tôt. Je ne peux pas vous dire non plus si mon caractère, ma détermination, aurait été différent sans ce drame.»

S'il se retrouve orphelin à neuf ans, Michael von Grünigen – dont on dit qu'il a tiré de son père son côté discret, renfermé – ne quitte pourtant pas son village de Schönried, dans l'Oberland bernois. Sa sœur Christine, elle-même ex-membre de l'équipe suisse de ski, ses demi-sœurs Ruth et Dori ainsi que l'époux de cette dernière, prennent en charge son éducation. C'est aussi l'une des femmes de la famille qui convainc plus tard un oncle que le «petit» a suffisamment de talent sur ses skis pour embrasser une autre profession que celle de paysan. Prévoyant, Michael von Grünigen apprend tout de même le métier de mécanicien sur machines agricoles. «On ne sait jamais», lui répètent ses proches, pas tout à fait convaincus à ce moment-là que le ski de compétition puisse nourrir son homme. Ce qui se révélera pourtant le cas. Grâce à un palmarès exceptionnel (deux titres mondiaux de géant, trois Coupes du monde de la spécialité, 19 victoires en Coupe du monde et trois titres de champion suisse), «Mike» a mis sa famille à l'abri du besoin.

Sa famille. Voilà bien la seule chose au monde qui compte pour lui en dehors du ski. Marié à Anna, papa de Noël, bientôt six ans et baptisé ainsi «parce qu'il est né à Pâques», et d'Elio, bientôt trois ans, Michael von Grünigen s'appuie sur les siens pour se ressourcer, lui que son métier tient éloigné neuf mois par an de la maison. «Lorsque je rentre, dit-il, j'essaye d'être un bon époux et un bon père. De me consacrer au maximum aux miens. S'agissant des enfants, je fais attention de bien me coordonner avec Anna. Si elle dit non, je ne vais pas dire oui sous prétexte que les garçons ne m'ont pas vu depuis longtemps. Je préfère me ranger à l'avis de ma femme, sinon les choses deviendraient insupportables pour elle durant mes absences.»

Champion exceptionnel, époux et père attentionné au point d'avoir renoncé à tous loisirs, à part un peu de VTT, Michael von Grünigen est aussi un camarade apprécié dans l'équipe suisse de ski. «Un modèle, considère Jean-Raphaël Fontannaz, porte-parole de Swiss-Ski (Fédération suisse). Un homme déterminé et agressif sur la piste, gentil et distingué en dehors.»

Un homme magnifique d'élégance sur ses skis également. Car Michael von Grünigen l'avoue volontiers: il ne se satisfait pas des résultats. «Je suis un perfectionniste, lance-t-il. Pour moi, le style va de pair avec la performance.» C'est ainsi que le Bernois s'est définitivement inscrit comme l'une des références de l'histoire du ski. A l'image de cet Ingemar Stenmark auquel il a toujours voué une admiration sans borne. «Enfant, lorsque je fermais les yeux, je me retrouvais dans la peau d'Ingemar», confie-t-il. Elégance, efficacité… Ce n'est pas un hasard si, au cumul des victoires en géant, depuis la naissance de la Coupe du monde il y a 24 ans, «MvG» pointe juste derrière son modèle: quarante-six victoires dans la discipline pour Stenmark, dix-neuf pour le Bernois.

Excepté une médaille olympique, Michael von Grünigen a tout gagné au cours de sa carrière. «Cette médaille, c'est mon objectif de l'année prochaine à Salt Lake City», affirme-t-il. S'il a connu une saison «blanche» en 1999-2000, Michael von Grünigen a retrouvé tout son mordant cet hiver. En partie parce qu'il a changé de skis. «J'ai fait toute ma carrière sous les couleurs de Rossignol, explique-t-il, mais finalement, les Français et moi ne parlions plus le même langage. Je suis donc parti chez Fischer.»

Lorsqu'il porte un regard sur son parcours, le skieur de Schönried se dit heureux. «Le sport a été pour moi une grande école de vie. J'ai fait plein de choses que je n'aurais jamais faites autrement. Bien sûr, les succès m'ont rendu la vie plus facile. Mais il m'a quand même fallu travailler pour les obtenir.» A bientôt 32 ans, Michael von Grünigen a conscience que son avenir sportif est derrière lui. Cela ne l'inquiète pas outre mesure. «Il faut une fin à tout. Je sais que, bientôt, l'heure de la retraite sonnera, mais je me refuse à y songer pour l'instant. Je veux rester concentré sur mon ski. Après, nous verrons bien. Mes économies me permettront de prendre le temps d'une réflexion. Mon envie, mon ambition, c'est de demeurer dans le monde du ski.»

C'est dans ce sport que le Bernois a trouvé sa voie. Cela suffit à faire de lui le plus heureux des hommes car finalement, Michael von Grünigen n'aspire à rien d'autre que de pouvoir naviguer longtemps encore en père peinard sur le fleuve tranquille de son existence.