Stéphane Barras l’appelle «mon Oscar».

C’est une simple feuille de papier épais, marquée du logo de Golf Digest. Début mars, le magazine spécialisé – véritable référence dans le milieu – l’a inclus, lui, le Valaisan de 56 ans, dans sa liste des 78 meilleurs professeurs de golf du monde (hors Etats-Unis). Son nom y figure parmi ceux de Michael Bannon, le coach du numéro un mondial Rory McIlroy, ou du célèbre Peter Cowen, qui travaille avec de nombreuses stars du circuit.

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Pour Stéphane Barras, cet «Oscar» a valeur de diplôme, de reconnaissance, presque de consécration. Il l’a accueilli exactement comme un golfeur réussit un hole in one après un swing parfait: sans sentiment de voler quoi que ce soit, mais avec une certaine surprise. Il ne s’y attendait pas. Ou plutôt: il ne l’espérait plus.

Surtout, il ne sait pas trop quoi en faire, avoue-t-il, œil rieur et accent du Haut-Plateau, confortablement installé sur la terrasse du golf-club de Crans-sur-Sierre. L’accueillir comme une distinction de fin de carrière, «pour l’ensemble de son œuvre», saluer le public et s’en retourner à Aberlady, berceau écossais du golf, où il a monté un spectacle en l’honneur du légendaire champion Jack White? Ou au contraire en profiter pour reprendre sa vie d’avant, la chasse aux meilleurs joueurs, la course aux trophées? Il avait décidé de s’en détourner mais… il voit les propositions affluer. En attendant de trancher, il savoure cette situation où il peut «choisir plutôt que d’être choisi».

Un petit coup de rien du tout

Stéphane Barras est loin d’être un inconnu dans le milieu. Il a écrit un manuel (La Différence), fondé un site d’analyse très populaire (CaddiePlayer), s’est intéressé aux data «vingt ans avant tout le monde» et a mis ses compétences au service de nombreux golfeurs professionnels – ou en passe de le devenir – dans le monde entier. Il cite le Français Raphaël Jacquelin, le Sud-Africain Richard Sterne, l’Indien Gaganjeet Bhullar, le Chinois Zhang Lian-Wei. D’excellents joueurs, qui pouvaient gagner «entre 500 000 et 2 millions de dollars par saison». Mais il aspirait à en conseiller de plus illustres encore.

«Pendant dix ans, j’ai parcouru la planète et j’ai tout fait pour obtenir de la reconnaissance, pour grimper les échelons, pour avoir la chance de travailler avec les meilleurs, raconte-t-il. J’aurais vraiment été curieux de vérifier l’efficacité de ma méthode sur les performances d’une vraie star.»

Et puis s’est produit une sorte de déclic.

Début 2019, il accompagne Richard Sterne lors de l’Abu Dhabi Championship et il se dit que son heure est peut-être venue. Son protégé livre la performance de sa vie et compte quatre coups d’avance en tête avant le 12e trou de la dernière partie. Avec une victoire devant des stars comme Brooks Koepka, Dustin Johnson ou Lee Westwood, sa réputation sera faite, et un peu de lumière rejaillira sur son coach suisse. Mais pour un petit coup de rien du tout, c’est l’Irlandais Shane Lowry qui finit par s’imposer, «et l’on ne s’intéresse qu’à celui qui gagne», soupire Stéphane Barras.

Désenchanté de la course aux étoiles

L’épisode le plonge dans une profonde remise en question. Un burn-out? Il soupèse le terme, finit par dire «non» et s’explique: «Le fait de viser l’excellence, ça vous bouffe. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à un stade où, à un très haut niveau, tout le monde fait tout très bien. Les différences sont vraiment minimes. Et j’ai commencé à avoir l’impression qu’à ce niveau de perfection, les résultats ne dépendaient en fait plus que de la forme du jour et du facteur chance. Un coach n’a pas prise là-dessus. Je me suis donc dit que c’était le moment d’arrêter.»

Juste là, au fond de la vallée, un Didier de Courten désenchanté de la course aux étoiles vient d’annoncer la prochaine fermeture de son restaurant gastronomique. «Je le comprends, dit Stéphane Barras. A un moment donné, il y a trop de stress, trop d’exigence, trop d’anxiété, trop de «trop». Il faut faire un pas en arrière.» Le cuisinier de Sierre va garder sa brasserie. Le professeur de golf de Crans-Montana s’était dit qu’il allait se concentrer sur la formation, travailler avec des jeunes et se satisfaire de les voir s’aguerrir.

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Mais son Oscar est arrivé. Ne devrait-il pas se laisser porter par cette vague qu’il n’avait pas vue venir? Stéphane Barras dit de lui-même qu’il est «un bouchon à la mer» qui va au gré du courant, logeant «toute l’année à l’hôtel», les «valises toujours prêtes» pour embrasser une nouvelle aventure. Cette vie sans vraies attaches a débuté par une tragédie personnelle. Au milieu des années 2000, l’homme perd sa mère, son père et sa sœur les uns après les autres et se retrouve soudain un peu seul à Crans-Montana, où il a grandi et où il enseigne le golf et le ski. Tous les gens qu’il croise le ramènent bien malgré eux à une époque subitement révolue. Il est célibataire. Sans enfants. Aussi décide-t-il de s’échapper.

Tribulations chinoises

Ce sera d’abord Abu Dhabi, où il rejoint un cousin ambassadeur et finit par se retrouver impliqué dans un projet de construction d’un dôme de ski, dont a raison la crise de 2008. De retour en Suisse au moment de l’European Masters de Crans-Montana, il sympathise avec le meilleur golfeur chinois, Zhang Lian-Wei, qui se souvient de lui deux semaines plus tard lorsque le CIO acte le retour de la discipline aux Jeux olympiques et que la Chine décide de s’y profiler.

Stéphane Barras raconte. «Je me suis retrouvé au centre olympique chinois pour les sports de balle, où s’entraînaient les équipes de football, de volleyball, de tennis… La première chose que les responsables ont faite, c’est de sacrifier cinq terrains de football pour installer un practice de golf.» Les footeux regardent le manège de travers et le Valaisan comprend l’enjeu: il doit trouver le moyen de gagner du temps dans l’apprentissage de son sport pour permettre aux Chinois d’être rapidement performants. C’est alors qu’il entreprend un gros travail d’analyse de données, pour mettre au point sa méthode.

Deux observations

Il arrive rapidement à deux observations. La première, c’est que percer dans le golf requiert la capacité d’expédier la balle le plus loin possible. Il faut de la puissance, de l’explosivité. «Or, on sait que seuls 10% des gens ont une musculature majoritairement composée de fibres rapides. Il faut donc commencer par les trouver.» En Chine, plutôt que de miser sur des jeunes qui golfaient déjà, il a donc fouillé les universités en quête de «sportifs aguerris» présentant les prérequis nécessaires pour devenir de bons joueurs. Il en sera quitte pour les former plus tard.

La seconde observation, c’est que les meilleurs golfeurs se valent tous plus ou moins au niveau du swing: ils atteignent le green en un seul coup entre 12 et 14 fois en 18 coups, pas plus. C’est donc aux abords directs des trous, au putting, que les tournois se gagnent, que les primes s’amassent, que les palmarès se garnissent. C’est sur cet aspect qu’il va focaliser son travail. Il développe une approche statistique, en définissant le comportement à adopter en fonction de l’endroit où la balle se situe sur le green. Il imagine des exercices permettant d’optimiser la performance en fonction des problèmes observés en compilant les cartes de parcours d’un joueur.

Simplifier la complexité du jeu

Stéphane Barras travaillera cinq ans en Chine, le temps de parler mandarin «assez bien pour faire rire les locaux, ce qui est important», puis s’en ira vers d’autres cieux. Tout au long de ses tribulations internationales, son site CaddiePlayer lui apporte de nouveaux clients: les golfeurs de tous les niveaux s’inscrivent gratuitement et, lorsqu’ils ont déposé six cartes de parcours documentées comme le logiciel le demande, ils reçoivent une analyse de leur jeu et une proposition pour l’améliorer – c’est à ce moment que Stéphane Barras, qui se définit aussi comme un entrepreneur, peut s’y retrouver.

Golf Digest écrit que le «processus universellement similaire» des bons professeurs tient dans leur aptitude à «simplifier la complexité du jeu». Le Valaisan s’y reconnaît complètement. «Il ne faut pas chercher à appréhender la performance dans sa globalité, car c’est impossible, mais réussir à la comprendre dans ses fractions. Car chaque petite chose peut faire la différence.» Aux joueurs qui viennent le voir parce qu’ils «puttent mal», il objecte que cela ne veut rien dire. Que le problème se situe peut-être au niveau des approches, de la stratégie adoptée sur le green, d’un mauvais calibrage des attentes.

Les siennes? Retourner en Ecosse pour jouer son spectacle. Poursuivre son travail avec des jeunes talents. S’engager auprès d’une fédération nationale, pourquoi pas? Mais surtout: poursuivre son chemin de vie comme un parcours de golf, peu importe où sur la planète, puisqu’il est sur chaque green un peu comme chez lui.