Lui qui porte une attention particulière aux stades et à leur architecture ne sera pas insensible à l’atmosphère d’Anfield. Ce soir à Liverpool, Unai Emery joue l’un des matchs les plus importants de sa carrière en demi-finale de Ligue des champions. Certes, la marche est haute. Liverpool est favori de cette rencontre, mais l’entraîneur basque de Villarreal a démontré par le passé qu’il savait préparer le plan de jeu parfait pour les matchs couperets.

«Villarreal a probablement l’entraîneur qui a le plus de succès en Coupe d’Europe dans le monde du football», a rappelé Jürgen Klopp à ceux qui estimaient la confrontation jouée d’avance. Cette saison, personne n’imaginait le septième du championnat espagnol à ce stade de la compétition. Sortir des poules relevait de la gageure; le «Sous-marin jaune» s’est qualifié aux dépens de l’Atalanta Bergame, quart et huitième de finaliste lors des deux dernières éditions de la Ligue des champions. Puis en terrassant la Juve et le Bayern Munich, deux géants du football européen. Unai Emery a bâti sa réputation d’entraîneur en remportant quatre Ligue Europa. Trois d’affilée avec Séville – le seul dans l’histoire à réussir pareil exploit – et une quatrième glanée l’année dernière avec son club actuel, Villarreal.

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Emery, qui a encore emmené Arsenal en finale de l’Europa League en 2019 (défaite 4-1 contre Chelsea), s’est qualifié dix fois pour une finale nationale ou européenne ces dix dernières saisons.

Dix-sept vidéos pour battre Manchester

Depuis 2009, l’entraîneur basque s’est qualifié à 27 reprises en matchs aller-retour de coupes d’Europe. Bilan détaillé: 40 victoires, 16 matchs nuls et 15 défaites. Comment expliquer une telle réussite? Selon Romain Molina, auteur du livre Unai Emery. El maestro, la force du technicien basque réside dans sa préparation spécifique des matchs. «Avant chaque rencontre, sept ou huit matchs de l’adversaire sont systématiquement analysés», explique le journaliste. Parfois, cette exigence est poussée à l’extrême.

Pour battre Manchester United l’an dernier en finale de l’Europa League, Unai Emery a avoué avoir visionné 17 matchs des Mancuniens. La vidéo est une donnée essentielle de son travail. Certains de ses joueurs, à Valence ou à Séville, se plaignirent de séances vidéos trop longues. «Aujourd’hui, il s’est un peu calmé», concède Romain Molina. Cette méthode particulièrement énergivore épuiserait ses joueurs sur une saison complète (ses résultats sont plus ordinaires en championnat) mais trouverait sa pertinence sur les rencontres à enjeu.

La dimension psychologique est également un facteur déterminant de la réussite d’Emery. En demi-finale d’Europa League, Seville-Fiorentina en 2015, Ever Banega, alors maître à jouer de Séville réalise une première période en demi-teinte. A la mi-temps, la causerie collective est laissée à son adjoint de toujours, Juan Carlos Carcedo. Emery se charge de remobiliser Banega qui sera déterminant dans la victoire finale. «Partout où Unai est passé, ses équipes étaient confiantes avec le ballon», décode Romain Molina.

«C’est un entraîneur de détails»

Cela se vérifie dans la fluidité des sorties de balle. Il ne faut pas avoir les pieds qui tremblent quand à l’Allianz Arena, plein de sang-froid et de maîtrise, Villarreal a incité le Bayern Munich à sortir haut, dans les pieds de ses défenseurs, pour ensuite développer le jeu par les côtés. Pour cela, il s’appuie sur l’apport indéfectible de ses adjoints. Outre Carcedo, Victor Manas à l’analyse vidéo, Pablo Villa ou encore Javier Garcia, l’entraîneur des gardiens, considéré comme l’un des meilleurs en Europe.

Emery confronte ses points de vue avec celui de ses assistants mais aussi ses joueurs qui prennent part aux décisions majeures de l’équipe. «C’est un entraîneur de détails», ajoute Molina, jusqu’à corriger le positionnement du corps de ses joueurs dès lors qu’ils effectuent une course.

Le plan de jeu parfait, quête constante

L’ancien latéral droit du Séville FC Coke avait misé sur la minutie de son ancien entraîneur lors de la dernière finale de Ligue Europa. «Je suis sûr que toutes les situations qui pourraient se présenter à Villarreal en finale ont déjà été prédites par Unai», avait-il assuré à El País. Jusqu’à en passer la nuit qui précède le match pour trouver toutes les parades aux ripostes adverses.

«Plus vous avez d’informations, mieux vous pouvez décider, a jugé Emery il y a quelques années. Je fais plus confiance au travail qu’à l’expérience, parce que ce qui a fonctionné par le passé peut ne pas vous servir aujourd’hui.» Il y a quelques années, après son départ du PSG, Emery était revenu sur son adaptabilité à l’adversaire pour la revue spécialisée Tactical Room. «Etre compétitif, c’est s’adapter à la réalité de l’adversaire. Parfois, tu gagnes parce que tu utilises mieux le ballon et parfois tu dois t’adapter et renoncer à l’avoir. C’est pourquoi je suis autant admiratif de Guardiola et de Simeone. Parce qu’ils sont très compétitifs, dans des styles opposés.»

Sur le terrain, il s’est appuyé sur un 4-2-3-1 (Séville), un 4-3-3 (PSG et Arsenal) ou un 4-4-2 avec Villarreal. Tout cela reste théorique, et les mouvements répétés des joueurs rendent la structure rarement figée. Les dénominateurs communs des équipes d’Emery sont des latéraux positionnés haut, un duo de récupérateurs et une ligne de quatre milieux travailleurs.

Cela profite à l’attaquant de pointe, qui réalise généralement avec lui la période la plus prolifique de sa carrière. C’était le cas pour Kevin Gameiro (67 buts en trois saisons à Séville), Carlos Bacca (49 buts en deux saisons à Séville) et Edinson Cavani (89 buts en deux ans à Paris). Plus tôt dans sa carrière, il avait surpris l’Europe du football en utilisant parfois deux latéraux sur le même flanc comme à Séville avec Coke et Mariano, l’un en position d’ailier et l’autre plus bas. L’équilibre, une autre donnée cruciale à laquelle il ne dérogera pas.

Le souvenir de la «remontada»

Ses résultats européens avec Séville l’amenèrent à Paris, de 2016 à 2018. En France, Emery restera pour beaucoup l’entraîneur du pire match de l’histoire du PSG, le 8 mars 2017 à Barcelone: la fameuse remontada. Une défaite 6-1 contre le Barça en huitièmes de finale retour de Ligue des champions. Mais beaucoup oublient le match aller, trois semaines plus tôt, qui est toujours considéré comme la plus grande performance européenne du PSG.

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Moribond face à des blocs bas en championnat, le PSG avait ce soir-là fait déjouer l’une des meilleures équipes d’Europe et signé un récital de pressing aligné en 4-1-4-1. Edinson Cavani se retrouvait à chasser les relances de Ter Stegen tant le bloc équipe pouvait être haut. A la veille du match, L’Equipe rapportait une séance vidéo plus longue qu’à l’accoutumée sur les mécanismes de relance de l’adversaire.

Suite à la victoire du PSG, Emery rappelait qu’il «restait 90 minutes». «Oh! C’est bon coach…» lui lançaient les joueurs, toujours selon L’Equipe. L’année d’après, les renforts de Neymar, Dani Alves et Kylian Mbappé voient le PSG rivaliser avec le Real Madrid à l’aller pendant plus d’une mi-temps. Le plan de jeu du match retour consistait à enflammer le match dans le premier quart d’heure. Le PSG n’y arrivera pas et sera sorti de la compétition par un Madrid sûr de ses forces. «Nous avions besoin que le match devienne fou, mais nous n’y sommes pas arrivés, admet Emery à Tactical Room. Peut-être parce que j’ai aligné des joueurs de contrôle, à la place de joueurs pour accélérer le rythme. […] Dès la 15e minute, j’ai dit à Carcedo, mon adjoint, que ça ne le ferait pas.»

Seconds couteaux entre les dents

Cette année, il accède à nouveau à la phase de matchs à élimination directe avec Villarreal. «Ici, il y a un groupe de mecs qui aiment le foot, revanchards, ils sont convaincus par son discours. Unai fait en sorte qu’ils adhèrent à ce qu’il dit», résume Molina. Le caméléon Emery a convaincu le Français Etienne Capoue qui avait déjà prévu de finir sa carrière en D2 anglaise à Watford. «La passion qu’il [Unai Emery] met dans tout ce qu’il fait. La manière dont il arrive à nous transmettre ces émotions, c’est incroyable. Et on le suit aveuglément» s’émeut l’ancien joueur de Toulouse.

Une équipe de seconds couteaux européens (Pedraza, Albiol, Trigueros) ou de jeunes prometteurs (Danjuma, Foyth, Pino) qui forment le bon alliage pour réaliser un parcours européen digne de celui de 2006. Emmené par Juan Roman Riquelme, Diego Forlan ou encore Juan Pablo Sorín, le Villarreal de Manuel Pellegrini s’était déjà hissé en demi-finale de Ligue des Champions.

«Le facteur surprise s’estompe au fil des tours», a estimé hier Unai Emery en conférence de presse. «Qui aurait cru qu’après leur titre en Ligue Europa, ils allaient récidiver?» s’interroge Romain Molina. Emery cherchant à construire «sa grande œuvre», il pourrait s’en approcher ce soir en regardant droit dans les yeux l’une des meilleures équipes actuelles, le Liverpool de Jurgen Klopp.