Rétro

Une année de sports par les à-côtés

Lorsque l’on passe son année à raconter le sport, les plus grands moments ne coïncident pas toujours avec les plus gros événements. Souvent, même, ils ne sont pas racontés. Un récit, avec les images du collectif Marie-Louise

En 2018, la rubrique Sport du Temps (deux pleins-temps) est souvent sortie de la rédaction. Non pas «pour voyager dans des palaces», comme l’a supposé une dame lors d’une rencontre avec des lecteurs, mais pour raconter le sport et sentir ce qu’il peut dire de notre société. Les grandes compétitions ont mangé une bonne partie de l’emploi du temps et des budgets, mais au final, les grands moments, ceux dont on se souvient et qui, d’une certaine manière, en disent parfois beaucoup, étaient souvent au bord du chemin. Petit florilège.

21 janvier: heureux prisonniers à Zermatt

Ce devait être un week-end en amoureux à la montagne avant de redescendre en plaine et de revenir à l’actualité. Mais cette fois, c’est l’actualité qui est montée à nous. Tempête de neige. Danger d’avalanche. Impossible de partir: Zermatt est coupée du monde et nous retient prisonniers. Mais heureux. Reportage en amoureux dans les rues enneigées, on interroge, on filme, on photographie. Quand, après trois nuits supplémentaires, l’accès est rétabli, on quitte la cellule avec nostalgie. Des malheureux ont raté un avion ou un entretien d’embauche, ils pestent. Pas nous, envoyés spéciaux pile où il faut, bien malgré nous. (L. Pt)

30 janvier: Federer sur son trône

«Ça va, les gars?» Il est 5h du matin et l’escale de Dubaï est poussive pour les journalistes romands de retour de l’Open d’Australie. Un coup de klaxon les réveille et les pousse à s’écarter. Passe alors une voiturette électrique tirant un chariot à bagages et, sur ce chariot, Roger Federer, quelques-uns de ses enfants et sa coupe gagnée à Melbourne. «Ça va les gars?» lance-t-il au passage, amusé de son effet de surprise. Le temps de bredouiller une réponse, de chercher le téléphone, de le déverrouiller, de sélectionner l’appli photo, il est déjà loin, fendant la foule des piétons en transit, partant vers d’autres aventures assis sur son trône de fortune. (L. Fe)

Lire aussi: Le récit de la vingtième victoire de Federer en Grand Chelem

10 février: des larmes en conférence de presse

La curiosité et un peu de temps libre nous ont mené dans ce grand auditoire du centre média des Jeux olympiques de Pyeongchang pour écouter parler l’équipe jamaïcaine de bobsleigh. Une conférence de presse comme un écho au film Rasta Rockett. Dans la salle, personne n’est préparé à ce qui va se passer. Les quatre athlètes et leur responsable livrent un récit bouleversant sur la manière dont, dans leur pays, certains se battent contre la fatalité et la négativité pour réaliser de grandes choses, pour tromper un destin qui leur promet violence et misère. Quand une des sportives en vient aux larmes, tous les journalistes sanglotent avec elle. Bouleversés. (L. Pt)

18 février: visage de glace

Pendant neuf mois, nous avons suivi la préparation du skieur Justin Murisier en vue des Jeux olympiques. Temps long. Nous l’avons vu souffrir lors de sa préparation physique, s’amuser à son retour sur la neige, se sentir fort au moment des premières compétitions puis douter à l’approche du grand rendez-vous. Pendant vingt secondes, nous le regardons skier sur la piste de slalom géant de la station de Yongpyong avant qu’il ne chute. Temps court. Trop court. Son grand objectif de la saison: évaporé en un instant. Lorsqu’il se présente devant les journalistes, le jeune homme d’habitude si chaleureux et si ouvert porte un masque de glace. Il fait bonne figure mais on peut entendre la tempête gronder dans son crâne. (L. Pt)

3 avril: la mort du «Docteur Vertical»

Début avril, la saison des accidents en montagne. Pendant trente ans, c’est lui qui grimpait au secours des victimes, posant les bases de la médecine d’urgence en haute altitude. Mais ce 2 avril, Emmanuel Cauchy, le «Docteur Vertical», est allongé dans la neige et personne ne peut le ranimer. Quelques jours plus tôt, il inaugurait à Onex (GE) le centre Sport Altitude, un ambitieux centre de recherche et d’entraînement, avec quelques associés et son épouse, la doctoresse Sandra Leal. On s’était permis de lui suggérer que le projet était audacieux, il avait répondu dans un sourire: «Revenez me voir dans un an.» (L. Fe)

30 avril: café avec Platini

L’arrière-salle de l’Hôtel Real à Nyon est le repaire de Michel Platini. Mais n’y entre pas qui veut. Une interview sur la tradition des numéros 10 en France vaut sésame. Il a même «tout le temps qu’il faut». C’est un type qui discute de foot dans un bistrot, sauf qu’il s’appelle Platini et en connaît un bout sur le sujet. Il parle en italien, prend un instant une petite fille sur ses genoux. Ce n’est plus le dirigeant déchu, c’est le «Platoche» détendu et chambreur souvent décrit mais jamais rencontré ailleurs que dans nos souvenirs d’enfance. La salle était-elle vraiment dans la pénombre ou est-ce le vertige de ce moment lumineux qui nous aveugle en sortant? (L. Fe)

10 mai: interview ratée

Le Barça avait dit oui en février 2016: «Ivan est d’accord. Il faut juste qu’on trouve une date.» Léger détail qui prit deux ans et trois mois. Deux ans et trois mois de relances, de lobbying aux tirages au sort à Nyon, de courriels alambiqués tentant d’exprimer à la fois une totale compréhension et une certaine exaspération, de coups de fil à un ami (le correspondant du Temps à Barcelone, Florent Torchut). Deux ans et trois mois pour ça: à peine 25 minutes d’enregistrement. Des réponses intéressantes, mais calibrées, un peu convenues. Ivan Rakitic a fait de son mieux, mais il est arrivé en retard (l’entraînement a duré plus longtemps que prévu) et doit partir en avance (pour le pot d’adieu d’Andres Iniesta avec les jeunes de la Masia). Et puis, alors que l’on sort de la Ciutat Esportiva du Barça, miracle: Jorge Valdano! Lui aussi, on cherche à le joindre depuis quelques semaines. Il est au courant, il est là pour enregistrer un sujet sur Sergio Busquets, mais il a le temps après. «Attendez-moi là.» Il part, revient, s’assoit sur un banc et parle de football comme seuls les Argentins savent le faire. Vite, l’enregistreur, pour 45 minutes de bonheur. (L. Fe)

Lire aussi: L’interview d’Ivan Rakitic

13 mai: l’enterrement du Lausanne-Sport

Tous les supporters disent être venus «assister à un enterrement». Deux ans après son retour dans l’élite, six mois après l’arrivée de nouveaux propriétaires qui devaient lui offrir une nouvelle envergure financière, le Lausanne-Sport accueille le FC Thoune et il faudrait un petit miracle pour qu’il échappe à la relégation. Il ne se produira pas. A l’heure de jeu se succèdent fumigènes, bruyants pétards et mouvements de foule. Des supporters frustrés quittent leur place pour aller s’en prendre aux fans alémaniques. Vilain moment pour le dernier match de Super League disputé à la Pontaise. Et vivement le jour où, au futur stade de la Tuilière, les supporters auront l’impression d’aller assister à une renaissance. (L. Pt)

13 mai: balade à l’Espanyol

C’est a priori un choix par défaut, parce que le sort vous a expédié à Barcelone un week-end où le Barça joue à l’extérieur. Il reste l’Espanyol, l’autre club, qui reçoit Malaga à l’heure de la sieste, mais c’est moins bien. Eh bien non; c’est mieux. Plus surprenant, plus authentique. Ici, pas de touristes, pas de «fan experience», seulement des familles, souvent des gens un peu âgés. Peu portent le maillot, ils lui préfèrent souvent une écharpe. Pas besoin de prouver son attachement quand on est de la famille. De la gare, le chemin jusqu’au stade à travers les ruelles sombres d’El Prat a des airs de procession. La foule y va tranquillement. C’est le paseo, la promenade, on va voir l’Espanyol comme on rend visite à un parent le dimanche. (L. Fe)

30 mai: blues oranje

Son numéro de téléphone est dans l’annuaire. C’est lui qui décroche, à la deuxième sonnerie: Rob Rensenbrink est chez lui et, visiblement, il n’a pas grand-chose à faire. On peut venir le voir quand on veut. Comme il pleut à Roland-Garros, l’aller-retour pour Amsterdam s’impose. Les voisines savent désigner sa maison mitoyenne au fond de l’allée, en bordure du canal, et savent vaguement qu’il a été un bon joueur de football. Rensenbrink est surtout une légende à Anderlecht. Aux Pays-Bas, il aurait pu être le meilleur. Deux fois finaliste de la Coupe du monde avec les Pays-Bas, dont une fois en 1978 où il tire sur le poteau à la dernière seconde de la finale. «J’y pense pratiquement tous les jours», confie-t-il quarante ans plus tard. A quelques centimètres près, Robby n’aurait pas son nom dans l’annuaire et saurait quoi foutre de ses journées. C’est triste, assez vertigineux et même un peu glauque. (L. Fe)

11 juin: bienvenue en Russie

Première soirée à Togliatti, camp de base de l’équipe de Suisse pour la Coupe du monde de football en Russie. Le restaurant ne dispose pas de carte en anglais. Impossible de faire comprendre à la serveuse de nous amener quoi que ce soit qui se mange. Impasse. Elle va être longue, cette aventure. Et puis un garçon s’assied à notre table et nous initie à la conversation assistée par Google Translate. Il y a tout dans ce moment: le décalage culturel, l’excitation de la rencontre, la Russie de l’accueil, tellement loin des clichés que l’Europe occidentale entretient à son sujet. Le mois qui suivra confirmera cette première impression déconcertante et fascinante, de rencontres improbables en visites de villes magnifiques, de spécialités culinaires merveilleuses en survol de paysages incroyables. Qu’elle fut courte, cette aventure! (L. Pt)

Lire aussi: Ana et le Grand Togliatti Hotel

1er juillet: et l’aéroport de Kazan explosa

Le steak n’est pas terrible. La qualité du téléviseur non plus. Mais c’est le seul de tout l’aéroport de Kazan, alors tout le monde est dans ce bistrot, chope de Siberian Crown en main, pour assister au huitième de finale opposant la Russie à l’Espagne. Personne ne pense la Sbornaja capable de renverser la Roja, et pourtant elle lui tient tête. L’image saute. Se bloque. L’audience s’irrite. La séance de prolongation est une torture, à cause de ce qui se passe sur le terrain, mais aussi dans le restaurant bondé. Séance de tirs au but. La retransmission déraille une fois de plus alors que la tension est à son comble. Et soudain, un homme se met à hurler, les yeux rivés sur son portable. La Russie a gagné. Tous les Russes s’enlacent, chantent, dansent. Puis regardent leur montre, et s’en vont vite prendre leur avion. (L. Pt)

Juillet: le «Rosset show» à la cantine

Ça commence par un message sur un groupe WhatsApp, jamais avant midi. Rendez-vous à la table habituelle. La presse romande dépêchée à Wimbledon ne manque jamais le rendez-vous. C’est l’heure du «Rosset show» à la cantine. Le consultant de la RTS, et du Temps lors des Grands Chelems, se chauffe avant le direct en racontant des anecdotes, pas forcément liées au tennis. Ça peut partir sur le room service, sur les Hells Angels, sur Pierre-Alain Dupuis. Marc Rosset parle avec un plaisir évident et un réel talent de conteur. Aux States, il ouvrirait son restaurant italien et ferait fortune en racontant sa vie de table en table, comme dans Rocky. (L. Fe)

Lire aussi: Une chronique de Marc Rosset sur ses souvenirs de Coupe Davis

27 septembre: coup de fil

Il est rare qu’une personnalité appelle un journaliste. Lorsque c’est le cas, c’est souvent pour se plaindre, ce qui est perçu comme un bon signe dans beaucoup de rubriques. En sport, il n’y a généralement pas de fierté à avoir froissé quelqu’un, que l’on apprécie souvent par ailleurs. Philippe Senderos, donc, n’est pas content du portrait de lui paru la veille et qui s’attarde sur l’étonnante dualité de sa carrière, enchaînant les plus grands clubs et pourtant l’un des joueurs les plus moqués du web. Pour lui, seul l’avis des gens du métier compte. Il accepte les critiques mais pas qu’on leur accorde crédit. Il est trop bien élevé pour se fâcher vraiment, mais trop énervé pour entendre nos arguments. Dialogue de sourds. (L. Fe)

30 septembre: Steamer Lane

Santa Cruz, une soixantaine de miles au sud de San Francisco, est le premier endroit où l’on a surfé aux Etats-Unis. Du matin au soir, le spot de Steamer Lane ne désemplit pas. Une falaise borde le terrain de jeu liquide. En surplomb, c’est toute l’Amérique qui défile: ex-hippies, cadres pressés, touristes, retraités. A la sortie des classes, des gamins traversent la route pieds nus, planche sous le bras. Il pleut, il fait beau, il pleut, il fait gris. Personne ne s’en va. Les mères discutent, les pères commentent. Un peu comme au foot chez nous. Les gamins s’éclatent dans l’eau glacée, indifférents au froid, à la faim, aux rochers. Ils sont dans leur élément, un peu comme au ski chez nous. (L. Fe)

25 octobre: Mikaela Shiffrin, bonne camarade

Trente minutes d’entretien avec la meilleure skieuse du monde, cela ne se refuse pas. Le crayon est taillé. Les questions sont affûtées. La championne entre dans la pièce, solaire, et s’installe. Echange de banalités, petites plaisanteries, puis vient le moment d’enregistrer la conversation. On presse le bouton rouge. Message d’erreur: mémoire saturée. Pendant une fraction de seconde, la question se pose: trier des photos, là, maintenant, devant elle et les deux attachés de presse? Ou juste disparaître sous la table? Sueurs froides. Et puis Mikaela Shiffrin sort son propre smartphone, le pose sur la table et sourit: «Don’t worry. It’s recording.» Un moment de honte est vite passé avec une bonne camarade. (L. Pt)

Lire aussi: L’interview de Mikaela Shiffrin

18 novembre: gifle à l’arrogance

Vingt minutes de jeu et l’équipe de Suisse, qui doit s’imposer avec deux buts d’écart pour remporter son groupe de Ligue des nations, est menée 0-2 par la Belgique à Lucerne. Le clavier commence à crépiter; titre, introduction, conclusion, comment la Nati a encore une fois manqué un grand rendez-vous, énième version d’une histoire qu’on ne connaît que trop bien. Il reste 70 minutes de jeu mais l’arrogance décrète qu’elles sont superflues. Sur le terrain aussi, la Belgique verse dans l’arrogance. Dans la suffisance. Et puis la Suisse revient à 2-1 sur penalty. Et puis Haris Seferovic égalise, et marque un troisième but avant la pause. Le festival se poursuit en seconde période. Score final: 5-2. Bien sûr, il faut tout reprendre depuis le début, des frissons dans le corps, les poils dressés. Prends ça, garce d’arrogance, et vive le sport qui se joue des certitudes. (L. Pt)

4 décembre: des cèpes avec Killy

Ce n’est pas tous les jours que l’on déjeune avec une légende. Jean-Claude Killy a du temps et des tas de choses à raconter, bien plus sur l’histoire de l’aviation ou la littérature russe que sur sa propre carrière, pourtant riche de mille vies. L’homme de Cologny est resté un montagnard. Il se confie peu, apprécie les plaisirs simples, comme des cèpes de saison dans une carte sophistiquée. On sort de table troublé par le mélange de force et de fragilité qui se dégage du personnage. Les grands champions ne sont pas des gens comme les autres. (L. Fe)

Lire enfin: L’interview de Jean-Claude Killy

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