Jeter une bouteille à la mer est un geste d’ultime espoir. D’ordinaire, des naufragés sont à l’origine du petit message isolé de l’humidité par un bouchon de liège dans une fiasque en verre. Mais cette fois-ci, les expéditeurs sont des sportifs qui ont les pieds bien posés sur la terre ferme. Car leurs pratiques s’exercent en plein air et, jour après jour, ils voient leur environnement se déliter autour d’eux.

Alors, quand le skieur français Mathieu Navillod leur a proposé de participer à son projet photographique, ils se sont montrés enthousiastes. Même s’ils allaient devoir fournir du temps de façon bénévole. «Nous nous sommes imposé une pause, que ce soit avec les contrats ou avec les sponsors. Nous voulions que le projet vienne du cœur», relate le photographe Dominique Daher, également séduit par l’idée du skieur.

Sentiment coupable

Partant du constat qu’une image vaut mille mots, et désirant apporter sa pierre à l’édifice de la préservation de l’environnement, le duo composé du photographe et du skieur a décidé d’utiliser ses talents pour lancer l’alerte. «Nous ne pouvions plus rester là, à profiter sans rien faire», avoue Dominique Daher.

Fin 2019, l’équipe investit une déchetterie tenue par la famille d’un proche à Fréjus, en Provence. Le résultat, publié sur le site du collectif de photojournalistes Neufdixieme.com, est graphique et informatif. On y voit dix athlètes de sports outdoor de haut niveau pratiquer leurs activités parmi des déchets de toutes sortes. En légende, la destinée des matériaux recyclés est dévoilée.

C’est donc une vision postapocalyptique d’un monde où les pulsations des cœurs entraînés résonneront parmi les décombres d’une société de consommation dépassée par ses actes qui est révélée par ces images. Mais, ne désirant pas tomber dans le catastrophisme, les initiateurs du projet ont voulu donner une tonalité positive au constat alarmant qu’ils font jour après jour en extérieur. «C’est pourquoi nous avons opté pour un format en diptyque qui met en parallèle une illustration du problème puis une autre de la solution, en précisant en exergue les vertus du recyclage», souligne Dominique Daher.

Des montagnes de pneus

Voyez vous-même, les clichés choquent. Le coureur Kilian Jornet arpente un amoncellement de pneus. L’alpiniste Liv Sansoz escalade des monceaux de papier. Le parapentiste Romain Raisson atterrit sur une montagne de fils de cuivre. L’apnéiste Stéphane Tourreau retient son souffle parmi les plastiques flottants. L’alpiniste Zébulon a monté son camp dans un champ de batteries de voiture. Et le skieur acrobatique Jean-Fred Chapuis entame une descente à vélo sur un désordre d’ordures non triées.

«Beaucoup de ces matériaux peuvent être recyclés. Il suffit de faire le tri, c’est pourquoi le thème du recyclage nous a paru évident. Car tout le monde est concerné de près», souligne Dominique Daher. La thématique offre par ailleurs un contexte graphique percutant.

Dans son quotidien, le photographe voit des déchets partout. Il se souvient d’avoir été sidéré par la masse d’ordures laissées sur la route après le passage de la caravane du Tour de France. En montagne aussi, le constat qu’il fait l’afflige. Alors que les glaciers fondent sous ses yeux, il voit encore des personnes adopter des comportements irresponsables: «Jeter son mégot de cigarette depuis le télésiège devrait être un geste inconcevable. De sa voiture aussi, d’ailleurs.»

En dix-huit ans de pratique, ce Français installé sur la côte lémanique ne reconnaît par endroits plus son environnement de travail, tant il se détériore. «Et pourtant, j’en suis, moi aussi, en partie responsable. Nos professions impliquent beaucoup de voyages. Nous ne nous sentons donc pas aptes à donner des leçons. En revanche, nous bénéficions d’une visibilité qui permet à notre message d’être entendu par un grand nombre de personnes.»

Se responsabiliser

Sensibiliser. C’est donc l’objectif modeste du collectif créé pour l’occasion. «Quand on prend conscience des choses, on fait plus attention. La prise de conscience est donc un pas énorme. On peut tous faire mieux, il faut l’envisager de façon positive et non pas comme une corvée», écrit Emelie Forsberg, coureuse et championne de ski-alpinisme qui participe également au projet. «On a créé des montagnes de poubelles, mais en triant et en recyclant, on peut les réduire considérablement», ajoute Kilian Jornet, son compagnon. Dominique Daher précise: «Dans le milieu outdoor, on se responsabilise peu à peu. Les voyages en train sont de plus en plus privilégiés à ceux en avion et la question de notre empreinte sur l’environnement devient importante dans l’organisation des événements sportifs.»

«Si le projet s’appelle Une bouteille à la mer, c’est pour que d’autres s’emparent du sujet et en fassent quelque chose», affirme Dominique Daher. Aucun cliché n’est à vendre. Le projet se veut éloigné de tout aspect commercial. «Nous ferons peut-être des expositions pour des écoles ou des entreprises. Rien n’est sûr.» Pour l’heure, le message est lancé. Et cette bouteille jetée l’est, elle, pour la bonne cause.