Chronique

Une erreur, même «fractalisée», reste une erreur

Très à la mode dans le football moderne, la méthode de la «périodisation tactique» contient un petit défaut qui peut être source de graves erreurs, estime le sociologue Pierre Escofet dans sa chronique au «Temps»

Quand il arrive qu’on me demande ce qui se fait de mieux dans le domaine des méthodes de football, j’aime à répondre: «l’entraînement structuré» de Francisco Paco-Seirul-Lo, la méthode Coerver de Wiel Coerver et, enfin, la «périodisation tactique» de Vitor Frade. Sitôt dit, je rajoute pour me justifier que leur force vient de la mobilisation d’un même raisonnement que je qualifierais de fractal: lorsque la partie d’un tout en contient la logique (la dynamique, la forme, etc.), alors nous sommes effectivement de plain-pied dans ce type d’approche.

Les poupées russes pourraient faire image du phénomène. Mais je vous conseille de lire et d’écouter Seirul-Lo et Frade sur cet aspect de leur méthode, car cela revient à s’infuser de l’intelligence. La méthode Coerver est, quant à elle, moins diserte à ce niveau, sa théorie moins élaborée. Qu’importe, car, dans les trois cas, c’est bien cette conception de l’entraînement qui ouvre l’accès à des vérités contenant, me semble-t-il, le véritable pouvoir de développement du football contemporain.

Dans ma dernière chronique, je suggérais que la «périodisation tactique» souffre d’un petit défaut de fabrication qui, selon moi, la fragilise. Ce point aveugle n’est jamais aussi apparent que lorsqu’on compare les trois méthodes relativement à leur cohérence fractale.

L’effet papillon

L’œil avisé qui regarde jouer le Barça ou la Roja de ces dernières années remarque rapidement à quel point des mouvements du corps d’exécution très simples (un contrôle orienté, un ballon que l’on accompagne sans le toucher, un changement de direction) créent, par contamination, des actions qui déséquilibrent complètement les équipes adverses. En vérité, dans le contexte tourbillonnaire du jeu, tout ceci n’a rien d’évident.

Dans son dernier entretien à So Foot, Xavi Hernandez commence à nous expliquer pourquoi: «Si je reçois le ballon et que je suis collé à la ligne de touche, il faut que je me profile correctement. Si mon regard se porte sur les tribunes ou sur la ligne de touche, ça sert à quoi? C’est simple, mais je vois encore des joueurs le faire. […] Il faut avoir le terrain de visu. Si je reçois la balle comme ça [il se met de profil par rapport à la salle], qu’est-ce que je vois? Tout. Je prends l’information sur l’espace et je gagne du temps de réflexion. C’est logique, non?» Oui. C’est logique. Mais comment se fait-il que ce petit mouvement de profilage du corps ait, pareil à un «effet papillon», une telle incidence macroscopique?

Le football et son espace-temps

Xavi Hernandez poursuit en nous révélant que le football a un «espace-temps». Les métaphores dont il use à ce propos sont très éloquentes: «tomber dans une faille spatio-temporelle» signifiant ici ne pas disposer d’espace pour s’organiser; «lorsque tous les facteurs spatio-temporels sont au vert» indiquant là que, pour qui sait les percevoir, certains agencements de joueurs dans l’espace sont une invitation à provoquer le chaos chez l’adversaire; enfin, plus généralement, «se situer dans l’espace-temps», ou, dans l’esprit de Xavi, se résigner à être constamment en retard, c’est-à-dire à «contre-temps».

Nous sommes maintenant mieux en mesure de comprendre l’approche fractale appliquée au football. C’est parce qu’ils tiennent compte de la structure spatio-temporelle du jeu, et qu’a fortiori ils en contiennent la logique intrinsèque, que les petits mouvements évoqués plus haut permettent de coller à son espace-temps. C’est ainsi, entre autres, que le grand tout du jeu se fractalise et s’incorpore dans le cycle perception-action des joueurs.

La faille de la périodisation tactique

Dans les sports collectifs, comme le football, il existe donc des mouvements du corps qui, tenant compte de l’agitation alentour, favorisent la fonctionnalité et l’optimalité des interactions entre joueurs. Et cela, quel que soit le modèle de jeu choisi. Il faut les apprendre prioritairement, ce que proposent, selon une méthodologie qui leur est propre, «l’entraînement structuré» de Seirul-Lo et le processus Coerver. Pour Frade et la «périodisation tactique», ce qu’il s’agit de retrouver à tous les étages du processus d’entraînement – ce qu’il s’agit en somme de fractaliser –, c’est le «modèle de jeu».

Je vois un risque majeur à suivre ce principe de méthode. Le processus Coerver a beaucoup de succès auprès des enfants mais ne parvient pas à franchir le fossé qui lui permettrait de toucher le football professionnel. On doit le déplorer. «L’entraînement structuré», quant à lui, reste l’apanage des sorciers de la Masia. Entre les deux, la place est donc libre pour la «périodisation tactique» avec le grand risque d’imposer un modèle de jeu sans livrer les mouvements du corps qui permettent d’être en phase avec l’espace-temps du jeu. Privés de cet apport qui leur est pourtant consubstantiel, les modèles de jeu risquent de fractaliser une erreur. Or, une erreur, même savamment fractalisée, reste une erreur…


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