Les chiffres sont cinglants: plus de 50% des toxicomanes ont intensément pratiqué du sport de façon quotidienne avant de tomber dans une logique de dépendance aux drogues dures! 25% ont pratiqué du sport plusieurs heures par jour et pour 32% d'entre eux, l'activité sportive à haut niveau était complétée de compétitions régionales. Tels sont les résultats de l'enquête, lancée l'an dernier par le Dr Jean-Jacques Deglon, directeur de la Fondation Phénix à Genève et pionnier des programmes méthadone, et son équipe.

Dans les quatre centres de la Fondation, 378 patients, âgés en moyenne de 32 ans et en cure de méthadone, ont accepté de répondre à deux questions: «Avez-vous pratiqué de façon assidue plusieurs heures par jour pendant plusieurs mois une activité sportive?» Et en complément: «Avez-vous pratiqué un sport à haut niveau comportant des compétitions au minimum régionales?» L'Office fédéral de la statistique a mené en 1997 une enquête sur la santé en Suisse. Résultat: sur un échantillon de 15 000 personnes, un tiers des 15-35 ans interrogés pratiquaient du sport au moins trois fois par semaine. Conclusion: les sportifs intensifs sont nettement plus représentés dans la population des toxicomanes.

Dépression sous-jacente

L'étude genevoise corrobore celle du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Paris. Après un an et demi d'enquêtes, d'interviews, de recherches au plus haut niveau, le CNRS avait rédigé un rapport en octobre 1998, dont les conclusions étaient: «L'extension et la sophistication du dopage dépassent la seule communauté du sport. Il s'agit d'un phénomène de société et d'un véritable problème de santé publique.» Pour lutter contre le dopage, le CNRS évoque plusieurs pistes, dont le lancement d'enquêtes épidémiologiques. Qui se dope? Pourquoi? Comment? «Il faut étudier l'état de santé des anciens sportifs de haut niveau et leur durée de vie en fonction de la discipline sportive» et encore «se pencher sur les centres méthadone où se confirment les liens entre sport intensif, dopage et toxicomanie.»

La relation entre sport et toxicomanie est en effet patente. Jean-Jacques Deglon donne deux lectures aux chiffres de l'étude réalisée à la Fondation Phénix: «A force de faire du sport, on devient des drogués du sport. On sait que l'exercice physique intensif stimule les endorphines. Son arrêt entraîne une diminution de la libération de cette substance, crée un manque et donc un état déficitaire. A ce moment-là, si par hasard les gens tombent sur de l'héroïne, c'est extraordinaire parce que ça corrige ce défaut.»

Cette première hypothèse ne satisfait toutefois pas entièrement le médecin. Selon lui, l'explication principale tient à des problèmes de dépression: «Une partie des sportifs ont une dépression sous-jacente. Il y a un malaise intérieur qui se manifeste en général à partir de l'adolescence. Le jeune qui se défonce à mort dans le sport trouve là un mécanisme de défense par rapport aux prémices de la future dépression. Avec une dépression moyenne, on se défend bien avec le sport, mais dès que la dépression prend le dessus, ça craque.» Une situation finalement très proche d'autres exemples de notre quotidien: «Que fait une ménagère qui commence une dépression? Elle fait ses à-fonds, il y a une hyperactivité défensive. Tant qu'on est actif, on lutte contre la dépression. Ça explique aussi pourquoi beaucoup de retraités sont déprimés: après avoir travaillé toute leur vie, au moment où ils ne travaillent plus, il y a le fond de dépression qui peut ressortir», ajoute Jean-Jacques Deglon.

Découvrir l'héroïne et se sentir bien

Cette explication principale est confirmée par d'autres indices: on constate que les sportifs ont un dosage plus élevé de méthadone et qu'ils fumaient plus (lire le graphique). Explications du médecin: «Les déprimés en général ont besoin de plus de méthadone parce qu'elle est antidépressive. La nicotine stimule la dopamine (neuromédiateur dans le cerveau). En cherchant à avoir plus de dopamine par la nicotine, il y a un effet stabilisateur de l'humeur au niveau cérébral.»

Autre élément intéressant de l'étude: l'indice sport moyen des patients en fonction des antécédents chez les parents. Les enfants, dont les parents ont eu des problèmes psychiques, vont faire plus de sport (lire le graphique). Quelle interprétation? «L'explication biologique est la principale. Beaucoup de dépressions sont d'origine génétique avec des implications biochimiques: des neuromédiateurs (surtout la sérotonine) dans le cerveau sont moins bien fabriqués. Ainsi, d'une génération à l'autre, une tendance à la dépression peut se transmettre. Le fait de présenter des troubles dépressifs est un haut risque de toxicomanie: on comprend que pour l'adolescent déprimé, découvrir de l'héroïne, c'est extraordinaire. Il se sent enfin bien de nouveau.»

Est-ce à dire que la maxime «Le sport fait du bien à la santé» a vécu? «Non, répond Jean-Jacques Deglon. Il faut faire attention à ne pas laisser croire que tous les sportifs sont des déprimés qui s'ignorent. Par contre, on remarque que, pour ceux qui sont devenus toxicomanes, une défense hyperactive pendant l'adolescence a marché un certain temps. Sur cent sportifs, il est difficile de dire combien font du sport par défense inconsciente contre un problème psychique.»