Patrick Mignon travaille au laboratoire de sociologie de l'INSEP (Institut national du sport et de l'éducation physique) à Paris. Dans La passion du football, paru l'an dernier, il s'intéresse aux modes de construction des identités collectives et individuelles. Sans oublier l'emprise de l'argent, le poids des médias, les imbrications entre sport et politique, la corruption, les structures et les conflits sociaux, la violence des hooligans. Et bien sûr le dopage, que nous abordons avec lui dans cet interview, alors que s'ouvre à Lausanne la Conférence mondiale sur le dopage (lire en pages deux et trois).

Le Temps: Le dopage n'est pas un phénomène nouveau dans le sport. Comment caractérisez-vous sa forme actuelle?

Patrick Mignon: On passe d'un stade artisanal à une forme plus élaborée, plus rationnelle. La course à l'efficacité des produits est devenue une fin en soi. L'encadrement médical des sportifs est devenu plus serré. La sophistication est aujourd'hui très importante: on vise à être encore plus efficace et à éviter d'être pris dans les contrôles.

– Pourquoi la crise est-elle si violente?

– Sans doute parce que le sport était autrefois une activité un peu méprisée, un plaisir populaire avec des enjeux de peu d'intérêt et que, pour des raisons diverses, il a pris une importance économique et médiatique considérable. Il a aussi pris une place de plus en plus importante dans les pratiques des individus. Ce n'est plus un monde à part, le petit plaisir du peuple; il concerne l'ensemble de la société. On est confronté à des problèmes que l'on retrouve dans d'autres secteurs de la vie sociale. Le dopage va renvoyer à des questions qui concernent l'évolution de la génétique, la transgression de certaines limites. Le sport interroge sur ce qu'une société peut faire pour être cohérente avec ses principes d'autonomie individuelle (chacun a le droit de mener la vie qu'il veut), quand des individus qui mènent leur vie comme ils veulent se mettent de ce fait en danger. Cela implique une question encore plus sérieuse: qu'est-ce qu'une société où chacun fait ce qu'il veut?

– Le dopage est-il une menace réelle pour le sport?

– Le sport est menacé depuis longtemps. On a longtemps vécu sur la fiction d'un sport qui resterait à l'abri. Aujourd'hui, on voit que le sport fait partie d'un ensemble d'activités où jouent les calculs économiques, la rentabilité. Le sport est un compromis entre l'idéal et des intérêts politiques ou économiques.

– Quel lien voyez-vous entre drogue et dopage?

– Dans les années 60, la drogue était ressentie comme un moyen de s'échapper à la société. C'est maintenant devenu un moyen d'adaptation à la société. Le dopage est une recherche d'adaptation par rapport à des objectifs à réaliser (être performant). De déviance, la consommation de drogue s'est transformée en produit d'adaptation. L'autre lien est qu'il existe désormais des solutions d'ordre chimique à des problèmes d'ordre psychologique ou social. Le dopage a une destination physique, mais aussi psychologique. Comme la drogue, il est une conduite d'addiction. On n'est pas seulement lié à un produit, mais aussi à un mode de vie.

– Le sport est le reflet de la société, d'où une responsabilité de tous les acteurs sociaux?

– Il faut abandonner le point de vue qui consiste à pointer sur l'athlète une accusation morale. Quand on met en cause les gens moralement, on les touche au plus profond d'eux-mêmes, et tout devient confus. Il faut donc opérer un déplacement de point de vue dans la manière de parler du dopage.

– Le déplacer vers quoi?

– Les gens qui entourent le sport ont eu tendance à considérer qu'il est par essence pur et propre. Il n'aurait que des qualités, parce qu'il échapperait à la politique, aux questions de stratégie sociale. Il faut en sortir: le sport doit accepter d'être considéré sous l'angle politique et économique. Il faut oser poser ces questions: quelle est la signification politique d'un événement sportif, quels sont les enjeux sociaux, politiques, économiques du développement du sport.

– Quels rapports y a-t-il entre l'argent et le dopage?

– Le premier rapport est évident: c'est parce qu'il y a une montée des enjeux économiques qu'il y a expansion du dopage. C'est vrai même à l'échelon du sportif individuel: il faut des investissements importants pour améliorer le rendement d'un athlète. Mais le dopage est aussi lié à la réussite personnelle. Le dopage aide à être quelqu'un. C'est pourquoi il touche des pratiquants qui n'ont aucune espérance à devenir des sportifs de haut niveau. A travers la prise de produits dopants, on peut aspirer à être simplement «mieux» que ce que l'on est.

– On a souvent considéré le sport comme la métaphore de la démocratie, de l'égalité des chances. Qu'en est-il aujourd'hui?

– Cette idée est entamée. Le sport a pris son essor dans l'entre-deux- guerres et surtout après la deuxième guerre mondiale. L'idée d'égalité des chances et de justice semblait fonder le sport. Or, actuellement, on accepte que des inégalités sportives se renforcent d'inégalités économiques, par exemple dans des compétitions où seules pourraient participer des équipes disposant d'un poids économique suffisant.