Frankie Andreu fut le premier ex-coéquipier à témoigner et à porter des accusations de dopage contre Lance Armstrong, avec qui il courut neuf ans, chez Motorola, Cofidis et à l’US Postal. C’était en janvier 2006, avec sa femme Betsy, devant la Cour de Dallas, dans un litige judiciaire. Une compagnie d’assurance refusait de verser une prime de 5 millions de dollars au septuple vainqueur du Tour, soupçonné de dopage. En 2006, Frankie Andreu avouait au New York Times s’être dopé à l’EPO en 1999, tandis qu’il était à l’US Postal. Depuis ces propos, les deux hommes ne se parlent plus en privé. Lance Armstrong avait toutefois demandé, lors de son come-back, d’être interviewé par Frankie Andreu, alors envoyé spécial pour la chaîne Versus. Pour démontrer à ses détracteurs que l’histoire était close, dans la dynamique de manipulation avec laquelle il a toujours sévi? L’affaire Armstrong s’est depuis étayée. Lorsque rendez-vous a été pris avec Frankie Andreu, il a été convenu de ne pas évoquer le «nuage Lance Armstrong» qui continue de planer sur lui. Directeur sportif de l’équipe américaine continentale Kenda/5-Hour Energy, reporter sur le Tour pour Bicycling.com, Frankie Andreu évoque l’évolution du cyclisme aux Etats-Unis, le dopage dans sa généralité, et la suprématie du Team Sky.

Le Temps: Que vous inspire la domination de Sky, comparée par certains à l’US Postal?

Frankie Andreu: Il n’y a rien de fou là-dedans. Wiggins et Froome sont excellents, Edvald Boasson Hagen est un énorme talent, Michael Rogers est un vainqueur de courses par étapes [en 2012, il fut deuxième du Critérium du Dauphiné derrière Wiggins]. Qui est faible dans cette équipe? Au Cap d’Agde, il n’y avait que Cavendish… Ce sont tous des stars. Vous mettez ces gars ensemble, c’est sûr qu’ils seront très forts.

– Les questions quant au dopage sont revenues régulièrement, en conférence de presse…

– Celui qui gagne le Tour est toujours accusé de dopage. Chaque année, c’est pareil, il y a toujours des rumeurs.

– Christopher Froome, deuxième du général, est-il la plus grande concurrence de Bradley Wiggins?

– Il n’y a pas de conflit latent: Froome sait qu’il est exclu de gagner là où il est. Il n’a pas d’autre option. Froome est meilleur que Wiggins, comme Tejay van Garderen est meilleur que Cadel Evans. Ce Tour voit émerger les jeunes coureurs. La moyenne générale est de 40,207 km/h, c’est une course plutôt lente. Sous Contador ou Armstrong, vous n’étiez pas aussi bas.

– Quel est le retentissement de l’affaire Armstrong aux Etats-Unis?

– Les gens suivent et veulent la vérité. Au début, ils ne savaient pas qu’il y avait un problème, ils le réalisent maintenant. Certaines personnes se demandent pourquoi il faut dealer avec le passé. Mais les jeunes coureurs, si on ne le fait pas, penseront qu’on peut prendre le même chemin. L’histoire du cyclisme a suscité des interrogations. Lors de la première semaine du Tour, Wiggins est devenu fou à la question posée sur le dopage. Mais au lieu d’ignorer les questions, réponds «Je suis clean», fais-le enregistrer. Tout le monde a été meurtri par l’histoire de ce sport. Les gens veulent un renforcement positif pour y croire à nouveau. Le seul moyen d’y parvenir est de répondre aux questions de manière vraie.

– Le dopage reste LE sujet qui fâche.

– Le dopage est un tabou. Avec tout ce qui s’est produit, de Pantani à Ricco, en passant par Puerto et d’autres, il entache le sport.

– En Italie, Pantani demeure pourtant un mythe…

– Peut-être parce qu’on ne parle pas en mal des morts!

– Lance Armstrong est-il une référence pour les jeunes Américains?

– Oui, bien sûr. Maintenant… il se pourrait qu’il y ait une connotation différente. Mais beaucoup de coureurs ont été comparés à «LA». D’ailleurs, on avait dit de lui qu’il deviendrait le nouveau Greg LeMond [triple vainqueur du Tour]. Mais il n’aimait pas cela. Il ne voulait être comparé à personne.

– Vous qui êtes directeur sportif, quel discours tenez-vous aux jeunes?

– Que le dopage les ruinera pour toujours. Dans le passé, c’était une culture. Maintenant, c’est un choix. Mais le dopage est inacceptable, et dans ce sens-là, ce n’en est pas un.

– Dans quel contexte situer la relève du cyclisme américain, bien campée notamment avec Tejay van Garderen, maillot blanc du Tour?

– Nous avons beaucoup de bons coureurs, qui suivent les traces de Zabriskie, Leipheimer, Vandevelde. Parce que le cyclisme américain a des coureurs M23 en Europe, en Belgique. Et parce que trois ou quatre équipes pros ont créé des teams de formation, offrant plus d’opportunités pour des jeunes d’aller en Europe.

– Quels coureurs seront Tejay van Garderen et Taylor Phinney, qui fut maillot rose sur le Giro?

– Tejay pourra gagner un Tour de France d’ici deux ou trois ans. Il a été incroyable sur les chronos, et sait grimper. Taylor Phinney est aujourd’hui plus comme Boardman que Cancellara. Il a toutefois plus de possibilités d’expression. Dans les chronos et prologues, il peut être exceptionnel, mais les possibilités s’ouvriront aussi dans les classiques.

– Au-delà de l’industrie du cycle, quelle est la place du cyclisme sur route aux Etats-Unis?

– Le VTT était largement plus populaire, mais cela a changé il y a sept ans: le vélo sur route s’est incroyablement développé. Il est devenu le numéro un en termes de fitness, en lieu et place de la course à pied ou du golf. Il est plus populaire que jamais, peut-être parce que les gens voient le Tour de France à la télévision, alors que le VTT n’est pas retransmis. Mais l’Europe restera le cœur du cyclisme. Les gens, ici enfourchent leur vélo pour se déplacer, pour faire leurs courses.

– Pour revenir au Tour, l’autre jour, vous vous énerviez car il est impossible de parler aux coureurs.

– Oui. C’est de plus en plus contrôlé, de par l’apparition des bus, et parce que les attachés de presse ne demandent même pas aux coureurs s’ils veulent parler. Les meilleurs athlètes sont de plus grandes stars qu’elles ne l’étaient quand le cyclisme n’était populaire qu’en Europe.

– Vous vivez votre vingtième Tour de France. Comme junior, quelle était votre vision de la Grande Boucle?

– Je ne la connaissais pas, comme je ne connaissais pas les coureurs célèbres de l’histoire. J’aimais juste rouler. Le vélo était un sport de vitesse, un sport fun. J’avais 19- 20 ans lorsque j’ai découvert les courses européennes et la plus grande image du cyclisme. Le plus impressionnant était le monde au bord des routes.

– En quoi le Tour a-t-il le plus changé?

– Son évolution est hors de contrôle. Le Tour est massif, et il devient presque trop grand pour les routes de France. Mais il reste un événement incroyable, et il faut le voir en personne pour le saisir. Du reste, quand vous êtes coureur, vous êtes dans une bulle. Au-delà de la caravane, je n’avais aucune idée de la folie du Tour.