La victoire de Fabian Jeker au terme du Tour de Valence (comportant cinq étapes), samedi, a entraîné des manifestations de joie inhabituelles dans le sport cycliste: le vainqueur a crié son bonheur en même temps qu'il se jetait dans les bras de son directeur sportif, Americo Silva; ses coéquipiers ont attendu patiemment qu'il descende du podium pour le porter sur leurs épaules. C'est que, face aux groupes espagnols, le succès du coureur suisse représentait un véritable événement pour son équipe, une modeste formation portugaise soutenue par deux sociétés, Milaneza (fabricant de farine) et MSS (entreprise du bâtiment), réunies sous la bannière de l'Uniao Ciclista da Maia, où il a donné une nouvelle orientation à sa carrière.

Depuis deux mois, Fabian Jeker (32 ans) y côtoie l'Espagnol Melchor Mauri, ancien vainqueur du Tour d'Espagne (1991), plusieurs Portugais et un Danois. Six saisons durant, il a couru chez Festina, où il était plus souvent intégré à la frange espagnole de l'équipe commanditée par la société horlogère que dans son noyau français autrefois constitué autour de Richard Virenque. Ses fréquents déplacements au-delà des Pyrénées lui ont permis de connaître sa future femme et de fonder une famille (il a deux enfants). Et c'est dans la région d'Alicante (sud-est du pays), où il vit depuis quatre ans, qu'il a construit, au mérite, un succès illustrant une nouvelle tendance observée ces derniers jours au sein du peloton: la préparation hivernale digne des travaux d'Hercule. «J'ai beaucoup roulé pendant l'intersaison, bien plus que je ne l'avais jamais fait en dix ans de professionnalisme», faisait-il observer, avant d'annoncer «dix mille kilomètres» à son compteur.

Compétitif en octobre (il avait gagné l'Escalade de Montjuich, à Barcelone), Jeker a donc sacrifié ses vacances pour accomplir cette somme considérable de travail dont il ne détient cependant pas l'exclusivité dans le milieu cycliste. Les chiffres avancés par l'Allemand Erik Zabel, il y a un an, après sa troisième victoire dans Milan-San Remo, soit 18 000 kilomètres (!), ont, semble-t-il, indiqué à beaucoup la marche à suivre…

Le temps est à la spécialisation

Mais avec quel prix à payer pour le corps? Doit-on craindre chez certains des dérapages? Peut-on envisager de disputer une saison complète sans que l'organisme en souffre? A la dernière question, la réponse est non. Les temps sont à la spécialisation…

Le Franc-Comtois Christophe Moreau, 4e du Tour de France en 2000, qui vise le podium cet été, n'a effectué «que» 3000 bornes pendant l'hiver afin de ne pas hypothéquer ses forces. Marco Pantani, dont l'objectif majeur de l'année est le Tour d'Italie (19 mai au 10 juin), en a parcouru le double. Plus laborieux que le grimpeur transalpin, l'Espagnol Abraham Olano, également inscrit au Giro, en totalisait 8000. L'an dernier, il en présentait 12 000, mais, quelques mois plus tard, dépourvu d'énergie, il avait échoué à deux reprises, sur la Grande Boucle et à la Vuelta.

Le calendrier cycliste n'est plus comme autrefois un menu imposé; il peut être comparé à une carte de restaurant où chacun fait ses choix en fonction de son appétit. Ainsi Jeker a-t-il tout intérêt à briller avant le printemps, dans les courses à étapes (que l'intéressé préfère aux épreuves d'un jour), avant que les grandes équipes tournent à plein régime et réduisent considérablement ses chances de victoire. Au moins aura-t-il fait ses emplettes et le bonheur de ses sponsors portugais, interdits au programme international, et qui considèrent la victoire du Suisse dans le Tour de Valence comme la plus importante de l'histoire de leur équipe.

A chacun ses ambitions…