A peine la remise des prix terminée, Peter Grütter s'est engouffré dans une voiture à destination de Dübendorf, où l'attendaient d'autres élèves. Les Championnats d'Europe lui laissent un sentiment contrasté. Bonheur de voir Stéphane Lambiel épanoui, intercalé entre Brian Joubert et l'immuable Evgeni Plushenko. Inquiétude, aussi, devant certaines mœurs, voire une blessure soudaine de son protégé. Interview.

Le Temps: Qu'avez-vous particulièrement apprécié chez Stéphane Lambiel?

Peter Grütter: Sa détermination. Pour être honnête, il n'était pas dans une forme optimale. Un moment, nous avons sérieusement douté de nous rendre à Lyon (ndlr: décision prise la veille du départ, mardi, à 22h). Nous ne l'avons pas annoncé, mais, ces derniers temps, Stéphane était sous antibiotiques. Voilà mon plus grand sujet de satisfaction: sa capacité à tirer le maximum d'une situation donnée.

- Qu'avez-vous moins aimé?

- Je voudrais que nous réduisions la marge d'erreurs. En l'occurrence, je ne suis pas très content de la série de pas. Stéphane m'a dit qu'à cet instant, il était très fatigué. En trébuchant, il a donné des points précieux. Nous ne pouvons pas nous le permettre. Dans la perspective des Jeux, nous devrons davantage travailler la condition physique.

- Evgeni Plushenko a triomphé assez nettement (245,33 points contre 228,87). En quoi est-il si supérieur?

- Je vais demander des explications au juge arbitre. Le classement est logique, mais je ne comprends pas cette différence énorme avec M. Plushenko. Quand je saurai où elle se situe, nous disposerons d'une base de travail intéressante... En novembre dernier, à Saint-Pétersbourg, Stéphane et M. Plushenko ont obtenu le même total de «components» (ndlr: les cinq composantes artistiques). Je voudrais comprendre ce qui a changé. Comme je voudrais comprendre pourquoi, avec une performance relativement médiocre, M. Joubert a reçu des meilleures notes artistiques que Stéphane.

- Que faudrait-il tenter pour battre Plushenko?

- Un lavage de cerveau aux juges (rires)... Je plaisante, mais le prestige d'un patineur, son vécu insinuent une forme d'opinion préconçue. Les juges ont beaucoup de peine à détrôner un champion. Ils subissent également une certaine pression car, si leurs notes s'écartent trop d'une moyenne générale, ce que nous appelons le corridor, ils sont tenus de fournir des explications. Qui prendra le risque? Dans la perspective des Jeux, il est important que seules comptent les prestations. Stéphane, à cet égard, devra améliorer la sienne. Il y aura les Japonais, les Américains. La concurrence sera encore plus rude.

- Comment occuperez-vous les trois dernières semaines avant les Jeux?

- Nous essaierons de consolider la base. Quand Stéphane ne commet pas de fautes techniques, il peut laisser libre cours à son exubérance artistique. Il s'en donne à cœur joie. A l'inverse, une erreur peut le déstabiliser. C'est comme une rature à la première page d'un cahier; ça énerve... Stéphane devra aussi prendre un maximum de repos, ou il restera très vulnérable à la grippe. Ces derniers mois, il y a eu beaucoup de voyages, de décalages horaires, d'obligations.

- Trop?

- Bien sûr. Par exemple, nous avons dû rentrer d'Asie pour disputer les Championnats de Suisse. La fédération a insisté, nous avons accepté.

- Le titre mondial a-t-il changé la vie de Stéphane Lambiel?

- Je le sens quand même fatigué, oui. Nous sommes également attristés de devoir dire non aussi souvent. Certaines personnes le comprennent mal, notamment la presse. Parfois, Stéphane est arrivé à saturation.

- Certains le disent blessé.

- Une douleur soudaine s'est manifestée pendant le programme libre, avant la série de pas. Stéphane a mal aux adducteurs. Malheureusement, il était obligé de disputer le gala dimanche, au lendemain d'un banquet, puis d'une réception avec ses fans. J'espère que ces nombreux anges gardiens l'ont rappelé à ses devoirs... En tous les cas, nous devrons suivre cette blessure de près.

- Où Stéphane Lambiel a-t-il puisé la force de réussir un triple axel, samedi, après que sa énième chute de la veille eut déclenché une controverse?

- Ce saut était devenu une psychose. Je suis toujours impressionné de voir à quel point, dans ce milieu, les adversaires sont vite au courant de vos faiblesses, et les colportent avec la même célérité. Des gens ont chronométré Stéphane à l'entraînement pour situer le triple axel dans son programme! Ce saut, certes, ne sera jamais son préféré. Malheureusement, il est obligatoire. Reste qu'en le réussissant, Stéphane a cloué le bec aux intrigants.

- Vous semblez toujours impassible. L'êtes-vous réellement?

- Je suis nerveux, c'est évident. Mais je m'en voudrais de le montrer à Stéphane. Quand il est revenu auprès de moi, après notre séparation, il m'a dit: «J'ai besoin de vous.» Je lui ai demandé de quoi il avait besoin exactement, et il a répondu: «Du calme que vous représentez pour moi.» Quoi qu'il en soit, je sais que je peux compter sur lui. Inutile de s'agiter.

- Après toutes ces années, avez-vous encore des secrets l'un pour l'autre?

- Nous avons développé un certain genre de télépathie. Un simple regard suffit à comprendre que quelque chose ne va pas. Nous savons. Avec Stéphane, j'ai vu très tôt que je détenais une forte personnalité. Je l'ai entraîné dans ce sens, plutôt que comme un élève à éduquer. En outre, c'est un garçon têtu. Il a pris des décisions seul, certaines intelligentes que, personnellement, je n'aurais pas prises.

- Vous souvenez-vous de votre première rencontre?

- Il avait neuf ans. A cet âge, il avait déjà le même charisme, le caractère extraverti des gens qui aiment être regardés. Nous pouvons lâcher une trentaine d'enfants au milieu d'une patinoire. Certains, toujours, émergent de la foule. Ils captent immédiatement votre attention. Stéphane était de ceux-là.