Trail

Dans le val d’Aoste, un tour avec les Géants de l’endurance

Avec ses 340 kilomètres autour de Courmayeur, le Tor des Géants est l’une des courses les plus dures du monde. Le journaliste genevois Alexander Zelenka la raconte de l’intérieur, de la ligne de départ à sa blessure

«Buona gita!» Aux coureurs qui prennent le départ du Tor des Géants on ne souhaite pas bonne course, mais bon voyage. L’expression est bien choisie. Le parcours suit le tracé des deux hautes routes du val d’Aoste. Les chiffres donnent le vertige: plus de 330 kilomètres pour 30 000 mètres de dénivelé positif. En comparaison, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (170 kilomètres pour 10 000 mètres de dénivelé positif) fait presque pâle figure. Si les épreuves d’ultra-trail sont à la mode, attirant chaque année de plus en plus de participants, le Tor («tour», en patois valdôtain) se range dans une catégorie à part, celle de l’endurance trail. Chacun des 770 coureurs a 150 heures pour finir la course, et gère comme il le veut son sommeil et ses journées.

Drôles de coureurs

Depuis sa première édition, en 2010, le Tor attire au mois de septembre des coureurs aux profils atypiques venus de 70 pays. Il y a des sportifs d’élite, comme l’Espagnol Iker Karrera, qui détient le record de l’épreuve en 70 heures, 4 minutes et 15 secondes, et des amateurs. L’un des plus étonnants est Makoto Yoshimoto. Surnommé «l’homme au sac à dos», le Tokyioïte participe à son troisième Tor. Je le repère dans la foule des participants à son paquetage de sherpa. «Si tu vas à un mariage, tu t’habilles avec des vêtements appropriés pour la cérémonie, n’est-ce pas? C’est la même chose pour moi, lorsque je grimpe sur les montagnes, je veux des vêtements qui se marient à la montagne. Je porte toujours un sac à dos, même si je n’escalade qu’un mont de 500 mètres d’altitude.»

Sur la place Brocherel, le speaker entame le compte à rebours. Trois, deux, un… A 10 h pile, nous nous élançons sous les encouragements d’un public nombreux. Il fait grand beau. Les sommets du Mont-Blanc et des Grandes Jorasses se détachent sur un ciel de carte postale. La montée de l’Arp est le premier des 25 cols qu’il faudra franchir avant de revoir Courmayeur.

A table!

Au ravitaillement, inutile de chercher les barres ou les gels énergétiques. Pendant toute la semaine, les coureurs carburent aux pâtes, à la minestrone, au parmesan et à la mocetta, la délicieuse viande séchée fabriquée dans tout le val d’Aoste. Sur les alpages, on attrape au vol d’excellents fromages tantôt frais, tantôt affinés, quand ce n’est pas de la polenta cuite au chaudron et parfois accompagnée de viande grillée.

Dans certains villages sont préparées des spécialités encore plus typiques. La palme revient aux délicats bricelets de Perloz farcis à la crème de gorgonzola, que certains coureurs font passer avec une grande rasade de vin local. Mais au-delà des plaisirs de la table, à chaque ravitaillement, c’est la fête. Si l’accueil était une discipline sportive, ce serait impossible de régater avec les Valdôtains.

Confidences, confidences

La première nuit tombe lorsque j’atteins Valgrisenche, où se trouve la première des six bases-vie qui permettent aux coureurs de se restaurer et de se reposer. Le sommeil vient malgré les ronflements et les odeurs de pieds. Le réveil sonne à 3 heures du matin. Je me remets en marche, suivant les petits drapeaux jaunes qui balisent le parcours. Les yeux dans le vague, un coureur français se confie: «Ma compagne, avec qui j’avais déjà fait le Tor, m’a quitté. Cette année, je refais la course pour lui prouver que je peux y arriver seul.» Un père s’est inscrit après avoir perdu son fils. Un autre a prévu de demander la main de sa fiancée sur la ligne d’arrivée. Chacun a ses raisons. Au fur et à mesure du parcours, les échanges deviennent plus directs et plus profonds.

Premières hallucinations

Au matin du troisième jour, le manque de sommeil commence à se faire sentir. Un coureur fixe le sous-bois, certain d’y avoir vu une bête. Mais son regard ne trompe pas: l’animal n’existait probablement que dans son imagination. A ce stade, les hallucinations sont fréquentes. Pour ma part, je vois régulièrement des gens assis ou couchés au bord du chemin. Mais à chaque fois que je m’approche, ils disparaissent. Plus loin, je sens qu’on tire sur mon sac. Je me retourne: personne. C’est fou, mais cela arrive souvent dans les courses d’ultra. Pas trop d’inquiétude.

A la base-vie de Donnas, au kilomètre 151, il fait une chaleur écrasante. Une sieste de 45 minutes et c’est reparti. Dans la montée vers le refuge Coda, qui marque la mi-course, c’est au tour d’une Japonaise de divaguer. Sur le Tor, les Asiatiques, qui sont une bonne centaine, sont parmi les plus motivés. «Même si on leur tirait dessus, ils continueraient à avancer», plaisante un Italien qui nous double. Je remorque la coureuse jusqu’au refuge et continue seul. Je commence moi aussi à perdre la notion du temps. Par où sommes-nous passés hier? Et cette nuit, avons-nous dormi?

Amitiés et système D

Parfois, les conditions météo s’en mêlent. Après avoir essuyé un véritable déluge, je m’arrête dans un café pour faire sécher mes affaires. «Dis donc, quelle drache!» L’entrée tonitruante de mon ami Luc Maes me remet du baume au coeur. Ce grand Belge qui m’accompagne depuis deux jours a un parler truffé d’expressions savoureuses et de l’humour à revendre. Sur une course comme le Tor, une telle compagnie est précieuse.

Mais il faut aussi savoir trouver ses propres solutions. Ma veste totalement détrempée, j’entreprends de me fabriquer une pèlerine en sacs-poubelles. Applaudissements amusés dans la salle. Les heures qui suivent seront les plus épiques. A presque 250 km de course, mes deux lampes frontales cessent de fonctionner l’une après l’autre dans une descente assez technique. Il recommence à pleuvoir. Je suis Luc en essayant de mettre les pieds là où il vient de poser les siens. Je trébuche plus d’une fois et finis par rouler en contrebas du sentier, sans mal. Fous rires. A minuit, seul en plein brouillard, je m’endors à côté d’un cairn pour quelques minutes.

Retour à la raison

40% de coureurs ne finissent pas l’épreuve, le plus souvent à cause de problèmes gastro-intestinaux, de douleurs aux jambes ou d’épuisement. Mon quadriceps choisit de me lâcher dans la descente de la fenêtre du Tsan, particulièrement raide. Je serre les dents. Arrivée dans une cabane à 4 heures du matin. 45 minutes de sommeil. Le jour qui se lève dévoile un paysage austère mais magnifique. Au réveil, la douleur à la cuisse s’est légèrement dissipée.

La neige fraîche recouvre les sommets. L’air a l’odeur du froid. A gauche, le Mont-Rose, à droite, le Cervin. Je donne tout jusqu’à Ollomont, la dernière base-vie. Plus que 51 kilomètres avant Courmayeur. C’est sûr, je vais y arriver! Hélas, mon genou a atteint la taille d’un petit melon. Un médecin diagnostique un oedème musculaire à la cuisse et m’enjoint de m’arrêter. Après six jours de folie, c’est le moment de se montrer raisonnable.

Dans un état second, les yeux embués de larmes, je vois mes compagnons de course franchir la ligne d’arrivée à Courmayeur, le lendemain. Indépendamment de leur nationalité, tous sont fêtés comme des héros qui rentrent au pays après un long périple. Mais il faudra attendre encore un peu avant de boire cette fameuse bière dont chacun rêve. D’abord, dormir.

* Alexander Zelenka, 38 ans, est rédacteur en chef de l’hebdomadaire Terre & Nature, et amateur d’aventures sportives extrêmes.

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