Ils sont partout. Il suffit de regarder la liste des équipages des quatre bateaux engagés dans les demi-finales de la Coupe Louis Vuitton pour se rendre à l'évidence: les Néo-Zélandais constituent une denrée indispensable dans la Coupe de l'America. A bord du voilier de BMW Oracle, ils sont parfois quatorze Kiwis sur dix-sept marins. Alinghi en compte dix sur trente-quatre navigants.

L'insularité est le principal facteur évoqué pour expliquer cette épidémie de talent. «En Nouvelle-Zélande, les enfants construisent des bateaux dans leur jardin et font de la voile comme d'autres font du foot. C'est un sport de masse», «C'est un des rares pays où ce n'est pas un sport élitiste, confirme Simon Daubney, régleur de voiles chez Alinghi, triple vainqueur de la Coupe de l'America. Moi j'ai eu la chance, à 9 ans, d'être assis à l'école à côté d'un garçon qui possédait un dériveur.» Craig Monk, directeur sportif chez BMW Oracle, a navigué pendant dix ans avec Russell Coutts avant de se retrouver aux côtés de Chris Dickson: «Partout dans le pays, les élèves de primaire font trois heures de voile par semaine», souligne-t-il. Et d'ajouter: «Mais c'est surtout Harold Bennett qui est responsable de la multiplication des Kiwis sur le circuit international.»

Il est en effet un homme qui peut se vanter d'être à l'origine de ce que les Anglo-Saxons appellent le «kiwi factor». Harold Bennett, 63 ans, membre du comité de course de cette 32e Coupe de l'America, baigne dans la voile depuis 32 ans. Cet ancien coach a vu défiler et grandir tout ce que son petit pays compte comme navigateurs de talent. «J'ai commencé, dans les années 70, avec la génération de Russell Coutts, Chris Dickson, John Cutler (ndlr: tacticien du Desafio Espanol 2007) et compagnie», se souvient-t-il avec fierté. «Lorsque la Nouvelle-Zélande a participé pour la première fois à l'Americas'Cup en 1987 à Fremantle, nous nous sommes rendu compte que nous regorgions d'excellents navigateurs, la plupart issus de la filière olympique, mais qu'ils manquaient de rigueur, raconte Harold Bennett. Ce qui les intéressait, c'était de pouvoir aller au pub après la régate. Les notions d'organisation d'un défi à long terme leur manquaient. C'est alors qu'avec Michael Fay, nous avons eu l'idée de mettre en place un programme - The Royal New Zealand Yacht Squadron youth training academy - destiné à responsabiliser les jeunes régatiers et à leur fournir les outils nécessaires pour devenir de vrais professionnels.»

Les champions en herbe sont ainsi pris en charge tous les week-ends pendant douze mois par ce programme financé à 100% par des sponsors. Ils bénéficient ensuite d'un utile réseau d'anciens qui les tient informés des postes à pourvoir. «Les élèves paient 500 dollars (450 francs) d'inscription. On commence à 9h avec un briefing. On enchaîne avec des exercices d'envoi et d'affalage de spi, de réglages de voiles, puis des régates d'entraînements. Ensuite, débriefing et maintenance du matériel et réparation si nécessaire», poursuit Harold Bennet intarissable.

Comme un père à propos de sa progéniture, il énumère et vante avec tendresse ses champions. «Vous ne pouvez pas imaginer le plaisir que cela me fait de les voir tous ici sur différents bateaux et à différents postes. Même Jon Bilger (ndlr: responsable de l'équipe météo d'Alinghi) a suivi notre programme. Ainsi que Jeremy Lomas, Richard Beacham, la nouvelle génération de Team New Zealand. Maintenant, l'académie continue sans moi et la relève arrive avec, par exemple, Adam Minoprio, un nom à retenir.»

Le cursus dont il est peut-être le plus fier est celui de Gavin Brady, tacticien de BMW Oracle. «C'est ce que j'appelle une «success story», se réjouit Bennett. Il vient de Timaru, petite bourgade de l'île du Sud où il faisait de l'Optimist. Ses parents ont déménagé à Auckland pour lui permettre d'entrer dans notre académie sans laquelle il affirme qu'il n'aurait jamais pu atteindre le haut niveau. Nous l'avons gardé trois ans. Il est aujourd'hui millionnaire alors que son père était marin-pêcheur.»

Les Kiwis sont partout. Et c'est pour ça que Grant Dalton rêve de les rapatrier. Le patron d'Emirates Team New Zealand a laissé entendre que si son équipe gagnait, il réintroduirait la règle de la nationalité. Un concept qui séduit ceux qui, aujourd'hui encore, restent amers à la suite du départ de Coutts et Butterworth en 2000. Un concept qui fait aussi bondir. Même au sein d'Emirates Team New Zealand. «Je préfère ne pas faire de commentaire à ce sujet», répond poliment Rod Davis, en désaccord sur ce point avec son patron. «Vous imaginez Coutts, Barker, Dickson sur le même bateau? Impensable. Le banc des remplaçants serait plus rempli que les deux Class America néo-zélandais réunis, lâche Harold Bennett. On ne peut pas empêcher des marins professionnels de pratiquer leur métier. Personne ne s'offusque lorsqu'un ingénieur s'expatrie parce qu'on lui propose un poste intéressant à l'étranger. J'ai été choqué par l'attitude de certains de mes compatriotes à l'égard de Russell, Brad et Cie en 2003. Cette étroitesse d'esprit est insupportable.»

En attendant une éventuelle fermeture du pays à l'exportation, les Kiwis, pour l'instant, sont tout sauf une denrée rare. Ils sont partout.