Les tocsins sont lustrés, roulez tambours. Vancouver, une feuille d’érable au collet, attend la cérémonie d’ouverture des XXIes Jeux olympiques d’hiver – vendredi 18 heures au BC Place Stadium (samedi 3 heures du matin en Suisse). Un show servi sous toit, pour la première fois dans l’histoire des JO. Ça ne tombe pas plus mal: on annonce une pluie continue ces prochains jours. Quatre ans après le cru un peu tiède de Turin 2006, deux ans après la fulgurance controversée de Pékin 2008, c’est dans les brumes de Colombie-Britannique que la famille olympique brandit sa flamme. Citius, altius, fortius.

La baie des Anglais rappelle Southampton au mois de novembre, mais le soleil est dans les cœurs. Les 25 000 bénévoles lancent de sympathiques «bonjour, hello»; certains des 16 000 représentants de l’ordre donnent dans le «salut mon frère, comment ça se passe?» En dépit des tracas météorologiques (lire ci-dessous), malgré les doutes habituels quant à la fluidité de certaines hémoglobines et les soucis d’argent, tout ira bien, assure le Vanoc (comité d’organisation des Jeux). D’autant qu’Arnold Schwarzenegger, gouverneur de Californie, et Wayne Gretzky, dieu du hockey, feront partie des derniers porteurs de flambeau vendredi.

Un événement planétaire exige des grandes phrases: «Nous voulons délivrer un message d’espoir et de transformation au monde», a ainsi déclaré Linda Coady, vice-présidente du programme de durabilité de Vancouver 2010. Jacques Rogge, président du Comité international olympique, croit même à la dimension pacificatrice des anneaux: «Je ne dirais pas que le système de trêve des conflits n’a jamais fonctionné. Pour Nagano 1998, le gouvernement japonais a demandé au président Clinton de ne pas bombarder Bagdad pendant les Jeux. Et les frappes avaient été momentanément suspendues. Nous ne sommes pas naïfs… Mais la trêve olympique est quelque chose de très fort au niveau symbolique. Pendant 1000 ans, les villes grecques l’ont respectée.»

En ce temps-là, pour consulter les oracles, les sages regardaient tourner les oiseaux dans le ciel. Hier à Vancouver, il y avait des hélicoptères militaires et des goélands placides. L’homme de la rue se dit «very excited», mais doucement. La douceur, c’est l’une des caractéristiques de la ville, la troisième d’Amérique du Nord en termes de cosmopolitisme, avec près de 40% d’habitants nés à l’étranger. Douceur du climat: les cerisiers et les prunus fleurissent courant février. Et douceur de vivre: l’agglomération de 2,2 millions d’habitants – 600 000 au centre – est considérée comme l’une des plus agréables du continent. On y prône une politique axée sur les activités au grand air et l’amour du prochain.

Ça s’appelle le «Vancouverisme». Un concept urbanistique qui colle parfaitement aux idéaux olympiques. «L’idée, c’est de bannir l’usage de la voiture, de vivre ensemble, sans discrimination raciale ou sociale», explique l’architecte Bing Thom dans un reportage télévisé. Voilà qui colle parfaitement aux idéaux olympiques, eux qui réclament, souvent en vain, des Jeux «à taille humaine et respectueux de l’environnement» – mercredi, un lynx a traversé la piste durant le premier entraînement de la descente masculine.

Vancouver grandit bien, en hauteur puisqu’elle a le privilège de se trouver coincée entre l’océan Pacifique et les montagnes. Petit à petit, des tours de verre grignotent les bicoques mignonnes. Toute médaille a son revers. Et la transformation d’une ville, comme l’organisation de Jeux, a un coût. Matériel et humain.

Qualifié d’«absolument fabuleux» par Jacques Rogge, le village olympique constitue aussi un immense fiasco financier. Victime de la crise boursière, Fortress Investment, prêteur du promoteur, s’est retiré de l’affaire en cours de route, contraignant la ville à s’endetter pour sauver le chantier. A ce jour, seul un tiers des 736 appartements «haut standing» a été vendu. La sécurité, initialement budgétée à 175 millions de dollars canadiens (170 millions de francs suisses), reviendra finalement à 1 milliard. Le budget prévisionnel du Vanoc (1,76 milliard) ne couvrira qu’une modeste part des coûts, estimés à 6 milliards.

A 30 kilomètres de là, du côté de Cypress Mountain, où doivent avoir lieu les compétitions de snowboard et de ski acrobatique, les choses ne se passent pas non plus comme prévu. Pour pallier le manque de neige, camions et hélicoptères font la navette sans relâche. Les 35 canons à neige en activité depuis le mois de novembre n’y suffisant pas, les organisateurs utilisent en outre un système chimique fait de tuyaux afin de tenir l’or blanc au frais.

Dans une ville où, au-delà de la façade, survivent des milliers de sans-abri, porter tant de soin au superficiel fait grincer des dents. En 5 minutes à pied, à Vancouver, on peut changer de monde. Passer du duo saumon-chardonnay (compter 60 dollars canadiens) à la tranche de pizza malade (99 cents). Direction Hastings Street, dans le quartier le plus pauvre du pays. Historiquement, rien à voir avec la bataille du même nom. Mais le «champ d’honneur» est gratiné. A moins d’un kilomètre du centre de presse olympique s’affichent les bas-fonds, haut lieu de la détresse. Au programme: crack sous le manteau, LSD à gogo, prostitution, crises de delirium à même le trottoir. Des gens sont enlacés par terre, d’autres très seuls. Pendant que la magie des Jeux s’apprête à sévir, «L’Opéra des gueux» ne fait pas relâche. Devant les instituts sociaux, les queues n’en finissent pas. «Tout l’argent des Jeux aurait pu servir à aider ces gens, à leur construire des logements accessibles», remarque Brian, vendeur de Megaphone , le journal des révoltés.

Entre les immeubles délabrés filent les bus, au flanc desquels un sponsor officiel exhorte le quidam à suivre les Jeux en haute définition. Commentaire d’un autochtone: «Fuck Olympics!» Voilà des années que les défavorisés hurlent leur colère. Durant la cérémonie d’ouverture, ils protesteront encore. «Nous acceptons ça, car nous sommes en démocratie. Ce que nous ne voulons pas, c’est de la violence», a affirmé Jacques Rogge en conférence de presse. Quelque 150 ans après la Ruée vers l’or, qui eut pour effet d’implanter en 1867 un premier saloon sur l’emplacement actuel de Vancouver, 2700 athlètes de 82 pays lanceront samedi la chasse aux médailles. Chacune pèse 576 grammes et mesure 9 centimètres de diamètre.