Il reste moins de quatre minutes à jouer dans le dernier tiers temps et la Rogers Arena est déjà presque vide. Devant des sièges désertés par des supporteurs désabusés, l’attaquant Sven Baertschi délivre une passe avisée devant le but pour le défenseur Yannick Weber. La combinaison est belle mais le palet passe quelques millimètres à côté de la cage du gardien de San Jose. «En ce moment rien ne tourne en notre faveur, à croire que le palet ne veut pas rentrer. C’est dommage, car donner une passe décisive à un compatriote c’est un sentiment assez génial», regrette Sven Baertschi dans le vestiaire des Canucks, une demi-heure plus tard.

Troisième marqueur de la franchise après le meilleur hiver de sa carrière en NHL, le Bernois sait de quoi il parle: le 9 mars dernier contre Arizona, c’est lui qui a offert à Luca Sbisa (Italien d’origine) son deuxième but de la saison. Avec ses rues commerçantes étirées coupées en deux par le tramway, ses montagnes en fond et l’eau de sa baie en bord d’immeubles, Vancouver a un petit air du pays pour le premier trio helvétique de l’histoire de la NHL. Cela participe au bien-être quotidien de trois joueurs qui ont développé une belle camaraderie, dans la plus suisse des franchises de la ligue professionnelle nord-américaine.

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Intégration facilitée

«Normalement, je suis le jeune joueur, pas le vieux qui joue au grand frère», s’amuse Yannick Weber. Avec sept campagnes de NHL dans la crosse et 27 printemps sur la carte d’identité, le Vaudois s’est pourtant imposé naturellement comme le tuteur de son cadet Sven Baertschi, qui comme Luca Sbisa, est arrivé à Vancouver au début de la saison passée. «Sven a connu des moments difficiles à Calgary, venir ici était pour lui une bonne chose mais être le nouveau dans un groupe n’est jamais facile. Il était encore jeune et découvrait une nouvelle ville. Il était important que je sois là pour lui, pour lui donner des conseils et faciliter son intégration. Je pense avoir fait du bon boulot et j’en suis heureux», développe l’ancien défenseur des Canadiens de Montréal.

«Avoir pu compter sur Yannick et Luca dès le premier jour m’a tellement aidé, notamment en me permettant de me concentrer sur le hockey. J’ai eu de la chance qu’ils soient là. Et puis avoir des compatriotes avec soi au quotidien pendant la saison, c’est génial», développe Sven Baertschi, parti du pays en 2010 à 17 ans pour une des trois ligues juniors canadiennes, la Western Hockey League (WHL). «Je dois avouer que ça fait du bien de parler suisse-allemand», confirme Weber. Comme son pote Sven, l’international possède désormais un chiot et quand ils ne bullent pas à la maison avec leur petite-amie, les deux se promènent ensemble en tenant la laisse.

L’effet boule de neige

Aux Canadiens pendant une saison, puis le temps d’une semaine aux Canucks, Yannick Weber a aussi côtoyé Raphael Diaz, rapidement parti à New York. L’été, il s’entraîne avec Mark Streit et Roman Josi, et quand les Canucks affrontent Minnesota, il termine la soirée au restaurant avec Nino Niederreiter. Trait d’union générationnel, le natif de Morges est un témoin privilégié de la «suissitude» qui s’empare de la NHL. Vancouver est un parangon, pas un cas isolé.

«Quand j’étais jeune, la NHL paraissait tellement loin pour un jeune professionnel suisse. Mark (Streit) était un modèle, mais il était trop seul et rien qu’envisager d’être drafté était énorme. Je pense que ma réussite, celles de Josi et Luca ont servi d’exemple et montré à plein de jeunes qu’eux aussi pouvaient y arriver», explique Yannick Weber. C’est aux premières loges que l’ancien joueur du Genève-Servette HC a assisté à l’éclosion de celui qui, avec Nino Niederreiter, symbolise la jeunesse suisse impavide partie très tôt en quête du rêve ultime, la NHL.

«Pendant des années, les franchises de NHL avaient des réticences à signer des joueurs de champ suisses. Il n’y avait alors principalement que des gardiens. La donne a changé depuis Baertschi et surtout Niederreiter, qui l’a précédé d’un an. Leur réussite a provoqué un effet boule de neige et donne un gros coup de pub aux jeunes joueurs suisses», analyse Philippe Bozon, ancienne figure de LNA et premier Français à avoir évolué en NHL.

Via les ligues juniors

«Les jeunes joueurs suisses sont prêts à partir plus tôt qu’avant et n’ont jamais été aussi nombreux dans les ligues juniors. Elles sont devenues le premier tremplin vers la NHL, donc les Suisses ne passent plus entre les mailles des filets des recruteurs. Ils sont en plus mieux armés qu’avant car ils maîtrisent mieux les aspects économiques et physiques qui sont essentiels en NHL», poursuit le consultant de Canal + et futur entraîneur de Bordeaux.

Atteindre la NHL après tout ce que j’ai accompli m’a fait penser trop tôt que j’étais arrivé. Je l’ai pris comme un dû, je n’avais aucune idée du travail qu’il restait à fournir pour gagner ma place.

Si les Canucks ont donc fait confiance à trois Suisses, une première dans le meilleur championnat du monde, il aura fallu que des barrières se cassent. Brillant avec Portland en WHL pendant deux ans, Sven Baertschi a eu besoin de trois saisons pour comprendre que même si la NHL est plus ouverte aux jeunes talents helvétiques, elle ne consacre pas facilement l’impudent présomptueux. «Luca et Nino ont montré la voie et mon rêve a toujours été la NHL. C’était difficile de refuser les belles offres que j’avais reçues en Suisse mais je savais en mon for intérieur que je devais en passer par une ligue junior. Le problème, c’est qu’atteindre la NHL après tout ce que j’ai accompli m’a fait penser trop tôt que j’étais arrivé. Je l’ai pris comme un dû, je n’avais aucune idée du travail qu’il restait à fournir pour gagner ma place. Je n’étais pas encore prêt et j’ai appris», nous confie avec du recul l’ancien prospect de Calgary.

Cette année, Vancouver ne participera pas aux play-off. A la fin de la saison régulière, ce week-end, Sven Baertschi et Yannick Weber arriveront en fin de contrat. Les deux espèrent bien faire perdurer l’accent suisse dans le vestiaire des Canucks.