cyclisme

Au vélodrome d’Aigle, vingt-quatre heures dans la roue de son frère

Claude-Alain et Samuel Gailland ont tourné dans le vélodrome d’Aigle pendant vingt-quatre heures. En relais, les deux cyclistes amateurs ont parcouru plus de 900 kilomètres

Il tient une poignée de chips au paprika dans une main. De l’autre, il hésite entre cola et tonic. L’horloge qui surmonte la piste en bois du vélodrome d’Aigle n’indique pas encore midi, vingt-quatre heures à venir, pendant lesquelles il pédalera en alternance avec son frère, Samuel.

Comment se sent-il? «Tendu», souffle-t-il en enfilant les chips dans sa bouche. Plus loin, vêtu du même maillot, son frère enfourche son vélo. Claude-Alain s’empare d’un paquet de bonbons fluorescents et s’approche de son cadet. «Ça va?» demande-t-il. Samuel fait un signe de la tête. Il a l’air d’aller.

Un objectif ambitieux

Le défi qu’ils s’apprêtent à relever, ils se le sont eux-mêmes lancé: tourner pendant vingt-quatre heures sans interruption sur la piste de 200 mètres du Centre mondial de cyclisme. S’ils veulent tenir leur objectif de parcourir 1000 kilomètres, ils devront rouler à une vitesse moyenne de 40 km/h. «C’est ambitieux, soulève l’un des trois commissaires officiels assis dans les gradins, mais ils en sont capables.»

Cette idée a percuté leurs esprits ce printemps, à l’issue d’une épreuve d’ultracyclisme de 850 kilomètres exécutée en duo au Danemark. Encore ivres d’endorphines, sur la première place du podium, après trente-six heures de vélo, ils se sont promis un nouveau défi en selle.

Tourner et défier la fatigue

La cuisse ferme, les épaules robustes et le ventre rebondi, tous deux sont trapus. Claude-Alain a 45 ans. Son cadet, 43. L’un est guide de montagne. L’autre travaille dans la construction. Le vélo, c’est leur point commun. L’endurance et la résistance au mal aussi. Claude-Alain Gailland a déjà quelques performances singulières à son actif. En 2003, il a parcouru l’intégralité des frontières du Valais. En 2015, il en a fait le tour d’une traite à vélo en 78 heures. Cette année, le Bagnard d’origine s’est éloigné de son canton. Mais le concept du projet reste similaire: tourner et défier la fatigue.

Samuel a toujours été dans l’ombre de son grand frère. Mais c’est lui qui, il y a cinq ans, l’a emmené sur un vélodrome. Trois coups de sonnerie retentissent, il est midi. Samuel s’en va. «On ne va plus se parler pendant vingt-quatre heures», réalise l’aîné. Pour l’instant, les gradins sont vides. Epouses et amis sont toutefois présents pour encourager les deux vaillants Gailland. L’air est froid, mais Julien, leur ami thérapeute, leur promet des massages ayurvédiques sous une tente chauffée en plein centre du vélodrome.

Honneur au plus jeune

Si c’est Samuel qui commence, c’est parce que son grand frère en a décidé ainsi. «Selon les règles internationales des jeux de société, c’est toujours le plus jeune qui débute», explique ce dernier, taquin. Cette tradition ne lui déplaît pas. Car le premier virage se révèle le plus technique des quelque 4000 qui suivront. «Il doit vite atteindre une vitesse suffisante pour ne pas glisser dans la courbe», explique Claude-Alain.

Dans quinze minutes, ce sera à lui de prendre le relais. Il ouvre un paquet de cookies. «Ce qu’il y a de bien avec ce genre d’effort, c’est que je peux manger tout ce que je veux», sourit-il. Depuis qu’ils ont lancé le projet, au mois de septembre, le guide ne mange plus de sucres. «Mon corps n’y est plus habitué. Maintenant leur effet est quintuplé. C’est pareil avec le café.» Il nous quitte, c’est son tour de pédaler.

Le temps écoulé et le nombre de tours sont indiqués sur un large panneau lumineux suspendu au plafond: 15 minutes 27 secondes, 52 tours effectués. Courbé sur son guidon, Claude-Alain a le regard figé sur la trajectoire. Samuel se repose. «Ma cadence est idéale. Je tiens les 102 tours de pédale par minute. Maintenant, ce rythme va devoir s’inscrire dans mon corps.»

«Un long tunnel»

Exécuter des tours de piste peut sembler une activité assez élémentaire. «C’est au contraire hyper-technique», précise Samuel. Michel Marcon, leur fidèle ami, est là pour en témoigner. A chaque relais, l’homme commente la cadence de l’un et de l’autre, propose un nouveau réglage ou donne des conseils du type: «Lève-toi pour que le sang descende dans tes jambes.»
Deux heures se sont déjà écoulées. En selle, le guide de montagne relance en danseuse. A quoi pense-t-il sur le vélo? «A suivre la ligne noire, toujours. C’est la ligne du sprint.»

Après 2h27 d’effort, 100 kilomètres sont parcourus. Un premier temps de référence est ainsi inscrit sur le classement de la World UltraCycling Association (WUCA). A partir de là, le duo plonge dans l’inconnu. Un long tunnel, selon Claude-Alain Gailland.

Trois heures d’effort. Il est en pause mais, machinalement, le guide s’est assis sur un vélo d’appartement pour «faire tourner les jambes». Les pauses de 15 minutes sont trop longues pour lui. Paradoxalement, elles fatiguent les cyclistes. Leur corps se refroidit et la relance leur paraît plus difficile. D’un accord commun, ils réduisent les intervalles à 12 minutes, puis à 10.

«Je commence à être chaud»

Les tours s’enchaînent, les kilomètres s’accumulent. «La vitesse moyenne baisse légèrement», relève Julien. Une douce transe envahit le vélodrome. Quelques cris d’encouragement résonnent, sinon seul le bruissement des roues sur la piste remplit l’environnement sonore. «On en est à combien de tours?» demande une voix. «1762», répond une autre.

9h32 d’effort. Les néons se sont allumés au plafond depuis déjà bien longtemps. «Ça y est, je commence à être chaud», affirme le frère aîné. Le cadet ne parle plus. Il traverse un moment de fatigue, mais promet qu’il ira mieux.

Visages cernés mais souriants

On retrouve le duo le matin suivant. Il reste vingt-trois minutes de course. Seul Claude-Alain a pu profiter de s’endormir durant les courtes pauses nocturnes. Au centre de la boucle, les visages sont cernés mais souriants. Toutes les attentions se portent sur les cyclistes. Vestes, nourriture, massages, tout leur est apporté au niveau de la piste pour leur éviter de descendre les quelques marches qui mènent à la terre ferme.

A midi, Claude-Alain pose pied à terre. La fratrie a parcouru 902 kilomètres. Et a battu dix records du monde. Ils se prennent à peine dans les bras. Heureux? «Oui.» Fatigués? «Un peu.» Faim? «Non. Ça fait vingt-quatre heures qu’on mange.» Vous pensez à quoi? «Une douche.»

Pour les Gailland, c’était presque une journée normale entre frères.

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