«Chaque joueur est important. Mais ces deux-là, par leur esprit sur le terrain et leur attitude en dehors, m'impressionnent. Ils n'ont aucune idée de ce que peut être le complexe suisse.» Köbi Kuhn, qui estime que la cueillette du laurier doit se faire en équipe, n'a pas coutume de verser dans la louange individuelle. Concernant Philippe Senderos et Reto Ziegler toutefois, le sélectionneur national s'est offert une petite entorse à la tradition. Jeudi à Feusisberg, sur les hauteurs du lac de Zurich, il a confié son admiration. Il a même dévoilé, certes à demi-mot, son intention de lancer les deux néophytes dans le grand bain, samedi au Stade de France: «Leur présence nous donne confiance et courage pour l'avenir. Pour le présent aussi. Ils ont déjà les épaules pour affronter un adversaire aussi prestigieux dans un contexte aussi important.»

Déjà. Philippe Senderos et Reto Ziegler ont respectivement 20 et 19 ans. Ils vont sans doute fêter face aux Bleus, lors d'une rencontre capitale sur le chemin de la Coupe du monde 2006, leur première titularisation en équipe de Suisse. Le plus étonnant est que cela ne les surprend pas. «Comme j'aligne les bonnes performances avec Tottenham, je m'attendais un peu à cette convocation», dit Ziegler, qui palliera l'absence de Raphaël Wicky, blessé, dans le couloir gauche. «Cette sélection s'inscrit dans une certaine continuité pour moi. Quand on évolue à Arsenal, c'est qu'on mérite sa place», lâche Senderos, qui devrait épauler Patrick Müller au cœur de la défense helvétique.

Pas la peine de chercher, dans cet aplomb naturel, la moindre trace de prétention, de suffisance. Les deux «gamins» ont la tête sur les épaules, mais ils ne doutent de rien. Là n'est pas leur seul point commun. Leurs parcours respectifs, qui se rejoignent aujourd'hui sous le maillot rouge à croix blanche, se sont déjà entrecroisés. Coéquipiers à l'âge de 12 ans chez les juniors C du Servette, les deux compères poursuivent leur progression à Londres, où quelques kilomètres les séparent. Entre-temps, ils ont été sacrés ensemble, en mai 2002 au Danemark, champions d'Europe des «M17».

Ce premier titre international dans l'histoire du football suisse a influencé la mentalité de toute une génération – la leur. «Ils ont appris à gagner très tôt, constate Köbi Kuhn. Ils ont acquis un esprit de vainqueurs, de lutteurs, qu'ils développent à merveille dans le championnat anglais.» «Leur trajectoire est intéressante parce qu'ils n'ont pas emprunté la voie la plus facile», ajoute Bernard Challandes, entraîneur des «M21». «Plutôt que de se complaire dans le confort suisse, avec un bon petit contrat et l'assurance de jouer chaque match, ces deux-là ont pris des risques. Représentants d'une génération qui a faim, ils ont fait preuve d'ambition et de caractère. Ils ont osé et en sont ressortis plus forts.»

Reto Ziegler, qui peinait à s'imposer à Grasshopper en début de saison, a rejoint Tottenham fin août, quatre mois plus tôt que ce que prévoyait son contrat. Son allant et ses qualités physiques font qu'il est en passe de devenir un titulaire indiscutable chez les «Spurs». Déjà. «Ce titre au Danemark (ndlr: il avait marqué le penalty décisif en finale… face à la France) m'a fait comprendre qu'avec travail et confiance, je pouvais réussir. Depuis, je suis beaucoup plus cool et sûr de moi.»

Philippe Senderos a connu, la saison dernière, une entrée en matière britannique plus ardue que son pote. Blessé au dos puis au pied, confronté à une concurrence féroce à Arsenal, il ne s'est pas affolé. «Il est vrai que durant ces mois de galère, je voyais beaucoup moins de journalistes qu'aujourd'hui, sourit-il. Mais je ne me suis pas affolé. Je me suis accroché, j'ai continué à travailler, à observer, à apprendre.» Et à progresser. Régulièrement aligné par Arsène Wenger ces dernières semaines, l'athlétique défenseur a récemment crevé l'écran, malgré l'élimination, lors du match retour de Ligue des champions face au Bayern Munich. «Chaque entraînement, chaque match est une occasion d'aller de l'avant», dit-il sur un ton de vieux briscard.

Pour les deux néophytes, la rencontre de samedi constitue une opportunité de franchir un nouveau cap. Ils abordent l'échéance avec sérieux, mais sans se prendre la tête. «C'est un honneur et un plaisir de faire partie du groupe, reprend Senderos. On appréhende forcément un peu un tel match, mais je suis prêt à imposer mon jeu. J'ai envie de montrer aux gens que je mérite d'être là.» Reto Ziegler n'est pas venu non plus pour se cacher: «Je suis convaincu que nous pouvons apporter quelque chose de bien, un élan supplémentaire à cette équipe. La France est très forte, mais elle n'a pas encore trouvé son rythme de croisière. Nous devons en profiter.»

Issus du système de formation mis en place par l'ASF il y a une dizaine d'années, Philippe Senderos et Reto Ziegler devraient arriver à maturité d'ici à l'Euro 2008 – c'était le but. Mais s'ils ont l'occasion de brûler les étapes en s'offrant une participation à la Coupe du monde 2006, ils n'hésiteront pas. Ce n'est pas le genre de la maison: «Ils jouent sans se poser de questions et cette insouciance est bénéfique pour le groupe, témoigne Patrick Müller. Philippe et Reto poussent les anciens comme moi vers la porte, et c'est très bien ainsi.»