Le snowboard serait en crise? Allons donc! «En pleine phase de maturation, mais pas en crise», tempère Renaud de Wattewille, patron de la société lausannoise Swiss Mate et organisateur d'événements. «Le snowboard a dépassé le stade de la mode pour entrer dans l'âge adulte. Cela passe par une restructuration inévitable du marché.» Les chiffres, en effet, parlent d'eux-mêmes. Entre 1992 et 1997, le nombre de surfs vendus en Suisse par hiver est passé de 20 000 à 90 000. La saison dernière, les ventes se sont élevées à 100 000. Cet hiver, selon les prévisions de tous les spécialistes, elles devraient stagner, ou tout au mieux connaître une très légère hausse.

Une fatalité? Probablement. «Le marché n'est pas infini, constate le responsable du marketing d'une grande marque. La surproduction a tué de nombreux fabricants.» Il y a cinq ans, plus de 200 producteurs de planches se partageaient ainsi le marché mondial, attirés par le boom du snowboard. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 80, et les spécialistes les plus alarmistes prévoient que seules cinq ou six grandes marques survivront. Mais ce n'est pas tout.

La révolution du carving

A ce phénomène est venu s'en ajouter un deuxième: le boom du carving. Une vraie révolution dans le milieu ronronnant du ski. Depuis que ces lattes taillées ont envahi les magasins, il y a deux ans, les ventes de skis ont fait un bond. L'hiver dernier, 320 000 paires de carving se sont vendues en Suisse. Cette saison, les spécialistes tablent sur au moins 400 000. Même certains snowboarders, heureux de retrouver les mêmes sensations de fluidité qu'en surf avec les deux pieds libres, reviennent au ski. Un scénario inimaginable il y a trois ou quatre ans.

Dans les stations comme chez les promoteurs du snowboard, pourtant, on ne s'inquiète pas. «Le snowboard ne mourra pas, assure Renaud de Wattewille. Par rapport au ski classique, il a toujours l'avantage d'un apprentissage plus rapide.» De fait, dans les stations suisses orientées vers le snowboard comme Leysin, Grindelwald ou Laax, les responsables du tourisme n'ont pas remarqué de baisse significative du nombre des surfeurs depuis le début de la saison. Les effectifs de l'Association suisse de snowboard sont stables. Quant aux compétitions des World Series, l'élite du surf, elles connaissent un succès toujours plus important.

«Depuis l'introduction du snowboard aux Jeux olympiques (n.d.l.r.: en 1998 à Nagano), l'engouement des médias, des sponsors et du public ne cesse de croître», se réjouit le Fribourgeois Bertrand Dénervaud, une des stars mondiales, également président de l'International Snowboard Federation (ISF). «Ce sport a réussi le pari de se développer sans perdre ses particularités: le plaisir que montrent les champions en compétition, l'ambiance festive, décontractée.»

La Suisse occupe dans ce développement une place de choix. Cette saison, six étapes de la Coupe du monde ISF s'y déroulent, à Grindelwald, Leysin, Davos, Arosa et Laax deux fois. Les champions sont légion. Les gros sponsors, attirés par le spectacle et le public jeune, disent y trouver leur compte. Nescafé et l'UBS, présents dans le snowboard depuis le milieu des années 90 viennent ainsi de signer, en compagnie de Swisscom, un contrat de trois ans pour le sponsoring des étapes suisses de la Coupe du monde. La télévision, elle, se prend doucement au jeu.

Des chaînes du monde entier retransmettront plus de 70 heures d'images des World Series de Leysin 2000, au total. «Le snowboard marche plutôt bien, note Jacques Deschenaux, le chef des sports de la TSR. Mais il faut bien constater que le ski a davantage de succès. Les téléspectateurs n'ont pas tous fait du snowboard. Ils ne connaissent pas forcément les champions et le déroulement des compétitions. Il y a tout un travail d'éducation à faire.»

Finies les querelles

La chaîne Eurosport, largement tournée vers les sports secondaires, a imaginé une solution originale. Depuis l'hiver dernier, elle organise des YOZ («youth only zone») Madmasters, qui mêlent des épreuves de ski carving «freestyle», snowboard et autre saut acrobatique, disciplines télégéniques. «Ce genre d'événements vont se multiplier, prédit Renaud de Wattewille. On voit actuellement l'affirmation d'une scène «freestyle», basée sur la réalisation de figures et sur des sensations communes, où se mêlent des gens qui viennent du snowboard, du ski, du skateboard, du surf aquatique, du BMX, du roller inline ou encore du wakeboard (n.d.l.r.: une discipline entre le ski nautique et le surf). Cette évolution est réjouissante: elle marque la fin d'un certain esprit sectaire.» Loin, très loin des querelles de philosophie originelles entre skieurs et snowboarders.