Pour la deuxième année consécutive, Sierre-Zinal comptait pour le «skyrunning world championship». La célèbre épreuve valaisanne, qui avait lieu dimanche pour la 30e fois, ne relève pourtant pas à proprement parler du «skyrunning». L'expression désigne les compétitions pédestres qui se déroulent en haute altitude. La notoriété et le caractère incontournable de Sierre-Zinal expliquent pourquoi le rendez-vous valaisan compte néanmoins pour ce championnat.

De fait, une dizaine de «skyrunners», essentiellement des Espagnols, étaient présents dimanche sur la ligne de départ. Dans le petit groupe des coureurs d'élite, réunis la veille pour un repas commun, certains d'entre eux ne passaient vraiment pas inaperçus. Maillots très près du corps, couleurs pétantes, lunettes de soleil qui en imposent, ils avaient un style et une allure que l'on ne retrouvait pas chez les autres, équipés de façon plus traditionnelle. Mais les «skyrunners» ne sont pas des coureurs comme les autres. Certaines de leurs épreuves fétiches, par exemple la Transhimalayenne, flirtent avec les 6000 mètres d'altitude… Sportifs de l'extrême, ils effectuaient dimanche leur première véritable tentative sur le parcours valaisan, l'édition 2002 ayant été amputée à Chandolin pour cause de fortes chutes de neige.

La lutte s'annonçait acharnée, mais la plupart des observateurs donnaient Jonathan Wyatt, triple champion des courses de montagne, pour favori. Ils ne se sont pas trompés: parti en trombe, le Néo-Zélandais, déjà vainqueur l'année dernière, a franchi la ligne d'arrivée avec 1'40'' d'avance (2 h 29) sur le meilleur temps jamais réalisé à Sierre-Zinal. Il a relégué son poursuivant, l'Anglais Billy Burns, à près de dix minutes… Chez les femmes, l'Ethiopienne Tsige Worke s'est imposée dans un temps assez moyen (3 h 16), devant des concurrentes effacées ou inopérantes. Quant aux «skyrunners», on n'en trouvait pas un seul avant le 35e rang, occupé par le Genevois Sherpa Dacchiri, vainqueur l'année dernière de l'Himalrace.

La mode du «skyrunning» a pourtant changé quelque chose à Sierre-Zinal. Même sous le soleil de Satan (37,26° C à Sierre dimanche), la course dite «des cinq 4000» (rapport au nombre de sommets de plus de 4000 m que l'on peut apercevoir sur le parcours) ne fait plus peur à personne. Il y a une dizaine d'années, rentrer chez soi avec une médaille estampillée Sierre-Zinal permettait à coup sûr d'impressionner la galerie. Aujourd'hui, avec le succès grandissant du «skyrunning» et autres courses d'endurance extrême, comme le Grand Raid de la Réunion (125 km), la Transmauritanienne (333 km) ou l'Annapurna Mandala Trail (320 km assortis de 12 000 m de dénivelé), l'épreuve valaisanne fait figure d'amuse-gueule, accessible aux simples marcheurs. «C'était d'ailleurs notre ambition. C'est pourquoi nous avons créé dès la première édition une catégorie touristes, avec un départ quatre heures avant les coureurs», explique l'organisateur, Jean-Claude Pont. «Pendant longtemps, ajoute-t-il, Sierre-Zinal a été considérée comme la course la plus difficile du circuit. Maintenant, ça a changé.»

Et comment! Il existe actuellement plus d'une cinquantaine de courses de montagne d'une distance supérieure à 100 km, toutes se disputant les qualificatifs «la plus difficile du monde», «la plus haute», «la plus longue», etc. Le phénomène s'exacerbe depuis l'apparition du «skyrunning», il y a quelques années. Le Tibet, le Népal, le Colorado, les Andes et le Mexique sont les terres de prédilection de ces nouveaux ultramarathons qui allient débauche kilométrique et altitude. A l'instar du rock qui a engendré le hard rock, puis le heavy metal et le death metal, la course à pied n'échappe pas à la spirale de l'inflation. Signe des temps, le marathon du Mont-Blanc organisait pour la première fois cette année un «ultra-trail» de 150 km comportant plus de 8000 m de dénivelé. Le Costa Rica Run, épreuve de 200 km non-stop avec un point culminant à 3300 m, fait également partie des nouveautés 2003. Dans le jargon, on ne parle plus d'ultramarathons mais de «mégamarathons». Dans l'affaire, les grands perdants sont les épreuves de 100 km sur route. Leur nombre a diminué de moitié en une petite décennie, le championnat mondial de la discipline est déserté. Ceux de Bienne, qui rassemblaient au-delà de 4200 participants en 1983, n'en attirent actuellement guère plus de 2000.

Figure emblématique de la course à pied helvétique dans les années 1970, Albrecht Moser, fidèle à Sierre-Zinal pratiquement depuis la naissance de l'épreuve, se disait dimanche «presque contre» les ultramarathons de montagne. «Pour moi, le sport, c'est comme le vin. Je préfère boire régulièrement un verre, plutôt qu'un litre d'un seul coup.»