Le Valaisan Pascal Corti vient de franchir la ligne d'arrivé du 9e Grand Raid Cristalp Verbier-Grimentz en 6 heures, 26 minutes et 27 secondes, à 22 secondes du record de l'épreuve: 131 kilomètres de course, 4600 mètres de dénivelé-montée, et surtout des passages cassants sur des sentiers raides et étroits. «C'est un rêve qui se réalise, un rêve, pour moi aussi.» L'homme qui prononce cette phrase a les joues creuses; il est debout à l'écart, appuyé contre une table, comme si ses jambes allaient le lâcher. Ce n'est pas le vainqueur, mais son père. Il ajoute: «Je pensais que Pascal ferait une bonne course, mais gagner, et contre des professionnels! Il était très motivé. Avant les compétitions, il fait toujours des insomnies. Cette fois, il m'a dit qu'il n'avait dormi qu'une heure.»

C'est Paris-Roubaix sans les pavés mais avec des cols

Pendant ce temps le favori, Christophe Manin, vient seulement de descendre de son vélo avec presque 8 minutes de retard. A Evolène, au 90e kilomètre, le Français devançait encore Pascal Corti de 51 secondes. Quelques kilomètres plus tard, dans une montée très dure, il était rejoint, puis dépassé. Il commente tout de suite sa performance avec un certain sourire, comme si le destin venait de lui jouer un bon tour. «La semaine dernière, dit-il, j'avais reconnu la deuxième partie; je l'avais trouvée plutôt roulante. Mais je suis parti très vite. Trop vite, et je n'ai pas tenu la distance. J'ai d'ailleurs cru un moment que je n'irais pas au bout.»

Verbier-Grimentz n'est pas une course comme les autres. C'est un de ces efforts dont les Valaisans se sont fait une spécialité. Quinze jours après Sierre-Zinal, Verbier-Grimentz aspire aussi à la légende et veut confirmer sa réputation de «course la plus dure du calendrier VTT». On dit que c'est un Paris-Roubaix sans les pavés, mais avec des cols. Le diable lui-même s'en est mêlé, qui a remplacé les pavés par une caillasse destructrice, et qui a ajouté quelques pièges pour obliger les coureurs à faire la connaissance brutale du sol des sentiers. Cette fois-ci, le diable a eu une idée perverse: la pluie.

Samedi soir, une dizaine d'heures avant le départ, sur la ligne d'arrivée où travaille encore un technicien sous un crachin digne de la côte bretonne en hiver, la descente détrempée depuis le Basset-de-Lona semble sortir d'un tunnel de nuages. «J'espère que cela va cesser bientôt, dit l'homme, sinon ce sera vraiment très très dur», et d'un geste de la main, il désigne une grosse flaque d'eau à l'endroit exact où le vainqueur devrait lever le bras en signe d'allégresse. Vers 7 heures, dimanche, il pleuvine encore sur Grimentz. Vers 9 heures, le ciel se dégage. Mais le Pas-de-Lona est balayé par un vent froid, et des nappes de brouillard volent sur la peau des coureurs. On ne monte pas au col à vélo, mais à pied en poussant sa machine. Et on redescend immédiatement après, sur une pente raide, où les plus habiles volent sur leur vélo qui trépide, alors que les autres serrent les mâchoires autant que les freins, pour finir quelques fois par voltiger au-dessus de leur guidon.

Verbier-Grimentz n'est pas réservé aux professionnels. Sur les quelque 4000 partants, il y a une majorité d'amateurs, qui peuvent choisir entre le grand parcours de 131 km, et un tracé plus petit (76 km) qui commence à Hérémence. Les meilleurs, comme Pascal Corti ou Christophe Manin, rejoignent la course populaire dans la grande montée. Pour progresser, ils doivent constamment les dépasser. Au ravitaillement du sommet, à 2784 m d'altitude, les pros passent à toute vitesse, tandis que les autres posent leur machine et se restaurent en silence.

Le docteur Schneller a suivi les neuf éditions. Il officie après la ligne. Il constate: «Nous avons beaucoup moins de cas d'accidents et d'épuisement qu'au début. Les coureurs sont mieux entraînés. Nous soignons surtout les conséquences de petites chutes, les égratignures, ou encore les spectateurs – comme celui-ci, qui vient de se faire piquer par une guêpe. Les grosses casses n'arrivent pas souvent ici, il y en a peu. Dans ce cas, nous les rapatrions sur un hôpital par hélicoptère.»

Lorsque Pascal Corti s'est trouvé pris dans la cohue qui suit l'arrivée, avec un visage hagard, de la poussière collée autour de la bouche, la peau rougie par deux chutes et la voix essoufflée par l'effort, il a vacillé, les cuisses et le dos raidis. Soudain, il s'est agenouillé, comme pris par une défaillance. Mais tout au-dessous de la foule, il a pris dans ses bras deux petites silhouettes, ses deux enfants qui étaient là pour le fêter. A Grimentz, ils étaient des centaines, hommes ou femmes, qui ont pris ainsi les leurs dans leurs bras pour fêter, non la victoire au tableau d'honneur, mais leur victoire, dans leur course.