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Le vertige infini des transferts de football

Les sommes folles évoquées autour des possibles transferts de Neymar au PSG et de Kylian Mbappé au Real Madrid montrent que le monde du football est entré dans une nouvelle dimension

Depuis le début de l’été, le monde du football jongle avec des sommes folles. On parle du transfert du Brésilien Neymar au Paris Saint-Germain, qui serait déterminé à verser les 222 millions d’euros réclamés par le FC Barcelone. Tout aussi insistant, le Real Madrid est prêt à dépenser 180 millions pour obtenir la signature du jeune prodige français de l’AS Monaco Kylian Mbappé.

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L’un comme l’autre constitueraient un nouveau record en la matière, de très loin supérieur aux 105 millions d’euros déboursés l’an dernier par Manchester United pour le milieu de terrain français de la Juventus Paul Pogba. Qui se souvient qu’en 1984, le transfert de Diego Maradona à Naples pour 6 millions de dollars avait été jugé indécent? Depuis quatre à cinq ans, le football est entré dans une autre dimension.

Des chiffres qui ne reflètent pas la valeur d’un joueur

Paradoxe: alors que ce sport est toujours plus dominé par la statistique, ces chiffres ne disent désormais plus rien de la valeur d’un joueur. Le très prometteur Kylian Mbappé n’a que 18 ans et 18 mois de pratique du football professionnel (62 matches, 27 buts). Dans le classement des dix plus gros transferts de l’histoire, seuls Cristiano Ronaldo (3e plus gros transfert, de Manchester United au Real Madrid pour 94 millions d’euros en 2009) et Zinedine Zidane (10e, 75 millions d’euros en 2001, de la Juventus de Turin au Real Madrid) pourraient prétendre figurer dans un top 10 des dix meilleurs joueurs de l’histoire.

Les transferts de Romelu Lukaku à Manchester United (85 millions d’euros, 2017), Alvaro Morata à Chelsea (80 millions, 2017), Gonzalo Higuain à la Juve (90 millions, 2016) ou James Rodriguez au Real (80 millions, 2014) concernent des joueurs qui ne sont même pas dans le top 5 actuel à leur poste. Sur les cinq dernières années, seul le Colombien James Rodriguez a figuré une fois dans les dix premiers du Ballon d'or (8e en 2014).

Pénurie de spécialistes et moyens illimités

C’est encore plus flagrant sur le poste de défenseur. Manchester City vient de s’offrir coup sur coup le Français Benjamin Mendy (58 millions d’euros) et l’Anglais Kyle Walker (57 millions d’euros), après avoir mis 55 millions sur la table en 2016 pour l’Anglais John Stones et 53 millions en 2015 pour le Français Eliaquim Mangala. Cet improbable top 5 est complété par le Brésilien David Luiz, acheté 49 millions en 2014 par le PSG à Chelsea. Aucun n’est réellement un bon défenseur, mais il y a pénurie de spécialistes et des moyens illimités.

Comment en est-on arrivé là? Historiquement, en gravissant petit à petit les échelons: premier transfert à 1000 £ (Alf Common) en 1905, à 10 000 £ en 1928 (David Jack), à 100 000 £ en 1961 (Denis Law), à 1 million en 1979 (Trevor Francis), à 10 millions en 1996 (Alan Shearer).

Comme une franchise de la série «Les Experts»

Tout s’est accéléré au début des années 1990, lorsque le football a commencé à se transformer en une industrie du spectacle. Suppression des places debout, augmentation du prix des billets, hausse des droits télé, création d’une offre VIP, développement du merchandising. Second coup d’accélérateur dans les années 2000: le football était universel, il devient mondialisé. Real Madrid, Barça, Liverpool deviennent des marques planétaires, qui arborent des sponsors asiatiques, partent en tournée aux Etats-Unis, vendent des maillots en Australie, inventent le tourisme de fans et supplantent les clubs locaux, même européens. Cette semaine, le PSG était à Miami, où le Real Madrid et le FC Barcelone s’affronteront samedi dans un clasico délocalisé comme une franchise de la série «Les Experts».

En janvier 2017, une étude de l’UEFA appelée «Panorama des clubs de football européens» a montré que les revenus des grands clubs ont connu un taux de croissance moyenne de 9,3% par an pendant vingt ans. Ces clubs sont désormais six fois plus riches qu’en 1997 et deux fois plus qu’en 2004. L’étude précise également que «les pertes cumulées des clubs se sont réduites de 81% depuis la pleine application du fair-play financier, de 1,7 milliard d’euros en 2011 à 300 millions d’euros en 2015».

Interrogé en janvier 2016 par Le Temps sur la manne promise par le contrat record de vente des droits TV de la Premier League (2,3 milliards d’euros par saison), Arsène Wenger, fataliste, avait prévenu: «Vous savez comment cela fonctionne… 90% de cet argent va entrer directement dans la poche des joueurs. Cela a toujours été comme ça.»

Indicateur de l’évolution des salaires

En novembre 1992, Eric Cantona signait à Manchester United le premier contrat à 10 000 £ hebdomadaires. En 2014, son successeur à Old Trafford Wayne Rooney en perçoit trente fois plus (300 000 £ par semaine). En Espagne, Lionel Messi et Cristiano Ronaldo émargent à plus de 20 millions d’euros net par saison, quand Zinedine Zidane gagnait 6 millions par an il y a quinze ans. A Manchester United, Paul Pogba reçoit chaque semaine le salaire annuel de Michel Platini à la Juventus dans les années 1980.

Un bon indicateur de l’évolution des salaires du football est le classement annuel publié par le magazine économique américain Forbes. En 1990, les boxeurs et les pilotes de Formule 1 dominent le top 10 des sportifs les mieux payés au monde. Avec 28 millions de dollars de gains annuels, Mike Tyson domine ce classement où ne figure aucun footballeur.

Au début des années 2000, Tiger Woods remplace progressivement Michael Schumacher, la boxe entame son déclin, la NBA profite de l’effet Michael Jordan, les joueurs de tennis apparaissent. Mais il n’y a toujours pas de footballeurs.

David Beckham, le premier footballeur au top

Le premier apparaît en 2004. C’est David Beckham, qui vient de signer au Real Madrid. Il n’est pas le meilleur balle au pied mais sa valeur commerciale dope ses revenus. Le «Spice boy» gagne autant que Tyson 14 ans plus tôt (28 millions de dollars) mais la tête du classement se joue désormais à hauteur de 80 millions de dollars de gains annuels.

Les revenus de David Beckham bondissent à 50 millions en 2008, l’année où il quitte le Real pour le Los Angeles Galaxy. Pour la première fois, un footballeur est deuxième du classement Forbes, mais Beckham n’est déjà plus tout à fait un footballeur.

Tout explose dès 2014

Cristiano Ronaldo et Lionel Messi apparaissent en même temps, en 2011, alors qu’ils dominent le football mondial depuis 2008. Jusqu’en 2013, ils n’occupent que des places d’honneur, avec environ 40 millions de dollars de gains.

Tout explose à partir de 2014: Cristiano Ronaldo, qui a prolongé au Real Madrid, et Lionel Messi, qui a été substantiellement augmenté, gagnent désormais 80 et 64 millions de dollars. Les voici 2e et 4e. Depuis l’an dernier, ils occupent les deux premières places de Forbes. Le sport-roi l’est définitivement à tous niveaux.

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