Football

Le vertige de l'histoire et la peur du (but) vide

Victorieuse de la Lettonie samedi à Genève (1-0), l'équipe de Suisse a remporté ses cinq premiers matches d'une campagne qualificative pour une grande compétition pour la toute première fois. Mais son manque d'efficacité devant le but demeure un problème inquiétant

C'est une sensation que connaît Roger Federer mieux que personne: certaines victoires représentent un peu plus qu'un ticket pour le tour suivant, un peu plus qu'un titre. Elles gravent une position dans les annales. C'est la première fois qu'un joueur de tennis remporte tel tournoi autant de fois, par exemple. En battant la Lettonie samedi à Genève (1-0), l'équipe de Suisse de football s'est offert un de ces succès qui font ressentir le vertige de l'histoire.

Lire: A Genève, la Nati poursuit son sans-faute

C'est la toute première fois que la Nati remporte ses cinq premières confrontations d'une campagne qualificative pour une grande compétition. Et il faut remonter au début des années 60 pour trouver la trace d'une série de cinq succès consécutifs (du 6 avril 1960 au 20 mai 1961, avec des succès contre le Chili, la France, les Pays-Bas et la Belgique, deux fois). «C'est historique», répétait plusieurs fois le milieu de terrain Gelson Fernandes après la rencontre, comme pour s'en convaincre.

Sur le chemin qui doit la mener au Mondial 2018 en Russie, voilà l'équipe nationale arrivée à mi-parcours sans trébucher. Au classement du groupe B, elle devance le Portugal champion d'Europe de trois points tandis que la Hongrie, à huit longueurs, est décrochée. Et pourtant, elle ne saurait être complètement sereine. Hantée par son manque d'efficacité comme par un vieux fantôme, elle ne s'est pas complètement rassurée contre la Lettonie. A d'autres l'agréable ivresse du vertige de l'histoire; elle doit soigner sa paralysante peur du (but) vide.

Les coupables idéaux

«En gagnant un match comme celui-ci, pas facile, contre un adversaire qui défend bien, nous avons montré que cette équipe de Suisse a du caractère, insistait Johan Djourou dans les travées du Stade de Genève. Mais après, c'est vrai qu'on aurait dû gagner 2-0, 3-0... voire un peu plus.» 69% de possession de la balle. 570 passes réussies contre 215. 21 tirs (7 cadrés) à 6 (1). Les chiffres décrivent une domination sans partage mais incroyablement stérile. Dans la droite ligne de ses trop courts succès contre les Iles Féroé (2-0) et Andorre (1-2). En cinq matches dont trois contre des adversaires qu'elle a littéralement surclassé sur le plan du jeu, elle n'a marqué que dix fois. Le Portugal, muet contre la Nati (2-0), a inscrit 19 buts lors de ses quatre autres parties.

Aligner les statistiques est une chose. Désigner des responsables en est une autre. Il y a les coupables idéaux, ceux qui ont vendangé de grosses opportunités. Xherdan Shaqiri, qui n'a pas réussi à tromper Andris Vanins seul à cinq mètres de la cage du gardien letton. Blerim Dzemaili, qui a manqué le cadre de la tête sur un centre parfait. Josip Drmic, incapable de choisir parmi trois solutions (donner à gauche, à droite ou tirer) pour classer l'affaire en toute fin de match. En conférence de presse, Vladimir Petkovic reconnaissait le problème général sans glisser vers des reproches individuels. «Nous avons été trop en dilettante au moment du dernier geste, trop scolaires.»

Durant toute la semaine, ses hommes avaient planché sur ce que les théoriciens du football appellent - en anglais pour faire plus sérieux - la «chance creation». Faire circuler le ballon vite vers l'avant pour se ménager des opportunités de marquer. Ils ont moins mis l'accent sur le «last contact». Le tout s'est ressenti sur la pelouse du Stade de Genève. L'équipe de Suisse a campé dans les trente derniers mètres adverses mais a pêché à la finition.

Shaqiri le meneur de jeu

Elle connaît bien ce problème, qui l'avait poursuivie lors de l'Euro. Il s'explique en partie par un écueil impossible à surmonter: les attaquants dont Vladimir Petkovic disposent sont moins des chasseurs de but que des éléments utiles dans la construction du jeu. Cette saison, Haris Seferovic n'a marqué que deux fois en 17 apparitions en Bundesliga. Josip Drmic n'a pas trouvé le chemin des filets en 10 matches et restait sur 392 jours sans marquer. Heureusement, l'avant-centre du Borussia Mönchengladbach affiche des statistiques plutôt engageantes en équipe de Suisse. Pour son retour de blessure, il a inscrit contre la Lettonie son neuvième but en 26 sélections.

Il y a néanmoins des aspects sur lesquels Vladimir Petkovic pourra essayer d'influer à l'avenir. En conférence de presse, il a (re)parlé de l'importance de jouer régulièrement en club afin d'être dans le rythme de la compétition lors des rencontres internationales. Il peut aussi réfléchir à son alignement. Avant de rater une immense occasion puis de céder sa place, Xherdan Shaqiri avait été brillant à la construction du jeu, délivrant plusieurs ouvertures lumineuses qui auraient pu amener des buts. Bien davantage que sur son aile, il a montré que ces temps-ci, son talent pouvait faire la différence dans l'axe.

Après un match amical contre la Biélorussie, le 1er juin à Neuchâtel, la Nati affrontera les Iles Féroé, Andorre et la Lettonie. Avant le climax des éliminatoires l'automne prochaine face à la Hongrie et au Portugal, elle va retrouver trois adversaires qui chercheront, ni plus ni moins, à lui barrer la route. Fi de cette satanée peur du vide, il faudra prendre une profonde inspiration et y aller franchement. L'équipe de Suisse a le talent nécessaire pour contourner ces obstacles sans tomber dans la falaise. 

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