Football

Dans le vestiaire, l’art subtil du «chambrage»

Dans le monde du travail, se moquer ostensiblement d’un collègue est assimilable à du mobbing. En football, savoir chambrer est une pratique institutionnalisée et encouragée. Mieux: une compétence

Imaginez que votre espace de travail se limite à un espace clos d’une cinquantaine de mètres carrés que vous partagez avec une vingtaine de personnes. Vous mangez avec eux, vous vous douchez avec eux, vous voyagez avec eux, vous partagez votre chambre d’hôtel avec l’un d’eux. Ce sont des collègues et aussi des rivaux avec lesquels vous êtes en concurrence mais vous devez rester unis pour le bien-être du groupe. Invivable?

Dans beaucoup de professions, oui sans aucun doute. Dans les sports collectifs, et plus particulièrement le football, ces situations existent quotidiennement. Leurs acteurs ont donc développé une pratique sociale adaptée, une forme de langage que tous les footballeurs connaissent, mais qui est pourtant peu étudiée et très sous-estimée: le «chambrage».

Le chambrage est une remarque personnelle ou une critique prononcée sur le ton de la plaisanterie. Formulée à voix haute, elle s’adresse à tous mais ne vise souvent qu’une seule personne, ou un sous-groupe (les jeunes, les défenseurs, les Brésiliens, etc.). Parmi les grands classiques, celui qui subit un petit pont s’entend recommander la pose d’un filet, tel autre lent au démarrage est invité à «décrocher la caravane».

«Tiens mange, espèce d’âne!»

Le public connaît surtout le chambrage de l’adversaire. C’est le plus visible puisqu’il se pratique pendant le match ou sur les réseaux sociaux. C’est Joey Barton qui mime le long nez de Zlatan Ibrahimovic, ce même Zlatan qui vient lire le nom inscrit au dos du maillot de son défenseur, manière de lui signifier qu’il n’est personne. C’est – on s’écarte du football mais l’exemple est célèbre – Mirka Federer traitant Stan Wawrinka de pleurnichard («Cry-Baby cries») en pleine demi-finale des Masters en 2014. C’est cet attaquant argentin se relevant d’un méchant tacle et tendant quelques brins d’herbe à son défenseur: «Tiens, mange, espèce d’âne!»

Moins connu mais plus pratiqué et plus fondamental, le chambrage entre coéquipiers est un rituel institutionnalisé dans le football. Une religion à laquelle tous les joueurs adhèrent et dont Sébastien Fournier résume le credo: «Un vestiaire qui «amorce», c’est le signe d’un groupe qui vit bien», dit l’ancien entraîneur de Servette et Sion.

Au Milan, chaussettes de tennis interdites

Dans un vestiaire professionnel, les joueurs se chambrent en permanence. On vise principalement les habits, la coiffure, les déclarations aux médias, les faits de match défavorables. «Si tu portes un pull reçu à Noël ou des baskets fluo, tu sais que tu vas y avoir droit en arrivant le matin», se souvient Stéphane Henchoz. Dans son autobiographie, Capitaine, l’ancien défenseur français Marcel Desailly raconte qu’à son arrivée au Milan AC, les seigneurs du vestiaire se sont moqués de lui jusqu’à ce qu’il renonce à porter des chaussettes de tennis.

En Suisse, l’un des plus grands spécialistes se nommait Ludovic Magnin. «Pour moi, c’est indissociable du foot, explique l’actuel entraîneur des M21 du FC Zurich. Gamin, j’allais au terrain de la gare, jouer avec les grands. Je prenais des coups, j’essuyais des moqueries, mais ça m’a forgé le caractère. Sans compter mon père, qui n’était pas le dernier à me balancer des vacheries pour m’endurcir.»

Chambrer, amorcer, vanner, tailler; il existe plusieurs mots pour décrire la même pratique. Issu de l’oenologie, le «chambrage» dit la mise à température ambiante, donc l’adaptation au milieu. L'«amorce» suggère l’idée d’appâter, de titiller afin de provoquer une réaction (comme obliger Marcel Desailly à changer de chaussettes). «Vanner» évoque la gouaille, «tailler» décrit un travail vers l’épure.

Dire des vérités sans drame

Ce lexique décrit une culture de l’instant qui mêle improvisation orale et sens de l’à-propos. Mais il y a de la profondeur et du sens derrière les rires et les plaisanteries. «Chambrer permet de dire ses quatre vérités à quelqu’un sans drame», explique l’ancien milieu de terrain français Jérôme Rothen, aujourd’hui consultant pour SFR Sport, qui se définit comme «un gros gros chambreur». «La réussite d’une équipe de football, c’est d’abord et avant tout créer une osmose entre 25 personnes qui vivent toute l’année ensemble. Dans les équipes qui marchent, il y a toujours un ou deux chambreurs. Ça met de la vie. Moi j’adorais ça.»

En décembre dernier, la publication par le journal L’Equipe des salaires estimés des joueurs et entraîneurs de Ligue 1 aurait pu être source de conflits et de tensions. La question du salaire est déjà taboue en France, elle peut devenir explosive dans un milieu où vous valez ce que vous gagnez. Le vestiaire de l’Olympique Lyonnais a déminé le terrain par la plaisanterie, comme l’a raconté l’entraîneur Bruno Genesio: «[Cela] a plus amusé mes joueurs qu’autre chose. Je les ai entendus se chambrer et ils m’ont même chambré moi.»

«Une vraie compétence professionnelle»

Le chambrage a donc une fonction sociale. Pour avoir partagé durant quatre ans le quotidien d’une équipe professionnelle, le sociologue français Frédéric Rasera en est convaincu. «Un bon coéquipier, c’est quelqu’un capable de sociabilité. Donc savoir chambrer, mais aussi savoir se faire chambrer sans s’offusquer, sont de vraies compétences professionnelles. Le chambrage est une pratique ambiguë, semblable à ce que les anthropologues appellent les «relations à plaisanterie». Elle a la vertu de faire vivre le vestiaire – ça fait rire, ça met de l’ambiance – mais aussi, en jouant de l’humour, d’intégrer la personne au groupe. Ne pas se faire chambrer, c’est aussi rester en dehors des relations de sociabilité. En se moquant d’un élément, le groupe lui témoigne une forme de reconnaissance.»

Au quotidien, Frédéric Rasera a pu observer les codes qui régissent un vestiaire. «On chambre beaucoup sur la distance, sur ce qui éloigne l’individu visé du groupe. On ne chambre pas sur la famille. On ne chambre pas non plus n’importe qui, il y a des relations hiérarchiques. Il faut maîtriser les statuts propres au vestiaire et le type de personne que l’on a en face de soi, tenir compte de l’origine sociale. C’est un savoir-faire des relations interpersonnelles qui se rejouent en permanence. Certains sont très forts, d’autres ne maîtrisent pas bien.»

«Une jolie fleur dans une peau de vache»

Une vidéo tournée en février dans le vestiaire du PSG montre Blaise Matuidi n’appréciant que modérément les remarques de son coéquipier Julian Draxler sur sa tenue.

Le chambrage, qui n’est pas l’ironie, se pratique dans la bonne humeur. Il peut être féroce, mais ne doit pas être amer ni revanchard. La critique peut paradoxalement être bienveillante et déguiser un conseil sous une apparente critique. «Une jolie fleur dans une peau de vache», comme le chantait Brassens.

Le chambrage est donc un geste technique que tous ne maîtrisent pas. Mais qu’est-ce qu’un bon chambreur? «Quelqu’un qui a de la repartie mais qui accepte aussi de se faire chambrer, répond Jérôme Rothen. Le plus important, c’est de bien connaître ses coéquipiers pour savoir à quel moment il faut y aller ou se retenir.»

«A Liverpool, Jamie Carragher et surtout Robbie Fowler étaient très forts, se rappelle Stéphane Henchoz. Les Scousers [les habitants de Liverpool] sont un peu comme les Marseillais, avec beaucoup de verve et de vivacité d’esprit, avec en plus cette manière très anglaise de rire de soi-même.»

Ce qui manque le plus quand on arrête

Joueur, Didier Deschamps était, selon ses coéquipiers, «un chambreur exceptionnel». L’actuel sélectionneur des Bleus avoue désormais user avec modération de ce registre. «Il y a un temps pour tout, expliquait-il l’an dernier dans une interview au Temps. Quand j’ai des choses importantes à dire, je les dis clairement et sans détours. Il n’y a de place alors, ni pour l’ambiguïté ni pour l’ironie. Mais quand les circonstances le permettent le ton peut être plus léger et c’est vrai que j’aime bien chambrer. C’est aussi une manière de faire passer des petits messages, le sourire en plus!»

Lorsqu’il dirigeait des pros, Sébastien Fournier aimait bien être proche de ses joueurs et n’hésitait pas à les chambrer. «Mais il faut savoir le faire, ne pas aller trop loin, ménager ceux qui ont moins d’humour. Globalement, c’est de bonne guerre. J’estime qu’on a le droit de rigoler; le football doit rester un jeu.»

A en croire Ludovic Magnin, la pratique se perd. «Même les arbitres le constatent. La nouvelle génération ne supporte pas les remarques. Et puis avant, un groupe pro c’était quinze vieux et trois jeunes alors qu’aujourd’hui c’est plutôt l’inverse. L’amorce, comme ramasser les cônes ou laver les ballons, ça faisait partie de la post-formation. Grâce à ça, tu franchissais un palier.»

On entrait également dans un monde. «Quand on arrête, constate Stéphane Henchoz, ce n’est pas le jeu qui manque le plus, c’est l’adrénaline des grands matchs et cette ambiance de vestiaire.»

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