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Antoine Griezmann et Lucas Hernandez signent des autographes, 3 septembre 2018.
© Charles Platiau/Reuters ©

Football

Dans le vestiaire, maté, asado et reggaeton

Sous l’impulsion d’Argentins, Uruguayens et Brésiliens expatriés, de plus en plus d’Européens adoptent des coutumes venues d’Amérique latine. Une mode qui témoigne de la fascination qu’exerce la manière sud-américaine de vivre la culture foot

Impossible de passer à côté. Dans le car, l’avion, le vestiaire, la chambre d’hôtel ou sur le bord des terrains d’entraînement, il est devenu le compagnon indispensable des stars du ballon rond, qu’elles soient nées ou non dans le Cône Sud (Argentine, Chili, Uruguay, Paraguay et Sud du Brésil). Ces dernières années, le maté est devenu l’accessoire favori des footballeurs branchés. Pablo Zabaleta a récemment donné un cours de maté «pour les nuls» sur la BBC, sous les yeux ébahis de Didier Drogba et Phil Neville. «C’est social, tu en bois avec tes coéquipiers dans le vestiaire», expliquait le latéral argentin à ses camarades de plateau, pas forcément convaincus par le goût amer de cette infusion exotique.

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La saison dernière, il a converti le Portugais José Fonte. «Cela fait partie de notre culture, on adore ça, s’enthousiasmait Zabaleta en préambule de l’émission britannique, tout en détaillant le processus d’élaboration du maté. Ça se partage et c’est facile (à préparer).»

Hormis les joueurs d’Argentine et d’Uruguay, qui ne se déplacent jamais sans leur paquet de yerba maté (l’herbe), leur thermos et leur calebasse, Antoine Griezmann en est l’un des ambassadeurs phares. Le Français a commencé à en boire à ses débuts avec l’équipe première de la Real Sociedad, sous haute influence uruguayenne.

«Carlos Bueno [attaquant du club basque lors de la saison 2009-2010] et Pablo Balbi, notre préparateur physique, l’ont initié au maté, relate Martín Lasarte, l’entraîneur qui a lancé l’attaquant tricolore chez les pros. Nous, les Uruguayens, en consommons du matin au soir. Avant l’entraînement et à chaque déplacement, Antoine a commencé à boire du maté alors qu’il n’avait jamais mis les pieds en Uruguay. Avec ma femme, nous lui avons acheté son premier kit de maté au marché d’artisanat de Montevideo, pour qu’il ait le sien, car il en buvait souvent avec les autres. Carlos [Bueno] lui apportait de la yerba chaque fois qu’il rentrait en Uruguay.»

Messi, Suarez et la diplomatie du maté

Le Français partage désormais des matés à l’Atlético Madrid avec Diego Godín, le capitaine de l’Uruguay et parrain de sa fille, et Josema Gimenez. Au Barça, Javier Mascherano a utilisé ce que l’on pourrait appeler «la diplomatie du maté» pour œuvrer au rapprochement de Luis Suarez et Lionel Messi, désormais inséparables. Plus étonnant, l’Argentin Mauricio Pochettino et son staff ont converti le Spurs Eric Dier au breuvage sud-américain. «Un certain nombre de joueurs a commencé à en boire», racontait ce dernier dans les colonnes du Telegraph, admettant qu’il était d’ailleurs devenu «un peu accro». L’international anglais poursuivait en expliquant que, «désormais, les joueurs anglais essaient de faire croire qu’ils sont Sud-Américains. Avec Danny Rose, on s’en fait de temps en temps quand on est en sélection.»

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Dele Alli se serait lui aussi laisser tenter. «J’adore ça, déclarait le milieu de terrain de Tottenham, mais Eric [Dier] doit me le préparer, car je ne sais pas faire.» Dans le même article, un célèbre nutritionniste londonien évoquait tous les bienfaits du maté, justifiant ainsi cette nouvelle mode chez les footballeurs. «C’est une boisson très bénéfique [pour la santé], relevait Jo Travers. Les polyphénols et les saponines [deux sortes de molécules végétales] sont des antioxydants et anti-inflammatoires, comme on en trouve dans le thé vert. Mais le maté comporte plus de caféine qu’une tasse de thé ordinaire […], apportant de l’énergie et favorisant la concentration.»

«Narcos», reggaeton et vacances à Miami

La culture latino s’est aussi invitée dans les vestiaires ces dernières années par le biais des séries et de la musique. A peine arrivé au Barça, Ousmane Dembélé a ainsi avoué devoir ses bases d’espagnol à Narcos, la série de Netflix qui met en scène Pablo Escobar et d’autres narco-trafiquants colombiens. Fan de Football Manager, l’ancien Rennais a profité de ses moments d’oisiveté durant la Coupe du monde pour créer le Winchester FC, une équipe «avec une ambiance sud-américaine».

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Paul Pogba – qui adore passer ses vacances à Miami, où la communauté caribéenne est très influente – a surpris son monde en zone mixte après le match de l’équipe de France face au Pérou, en répondant aux questions des journalistes andins dans la langue de Cervantes. «J’ai appris en écoutant mes coéquipiers, a confessé l’ancien milieu de la Juventus au cours d’une interview avec la chaîne argentine TyC Sports. J’adore les langues, j’ai toujours voulu apprendre l’espagnol. J’ai commencé en écoutant du reggaeton et avec mes amis [Paulo] Dybala, Juan [Mata], Lito… l’Apache [Tévez]! Je leur demande de ne me parler qu’en espagnol, pour que ça rentre.»

Le succès planétaire du tube Despacito l’été dernier et la notoriété grandissante du chanteur colombien Maluma ont également contribué à populariser le castillan au sein des clubs de l’hémisphère Nord, à l’instar du reggaeton. «A Manchester City, John Stones et Raheem Sterling adorent en écouter, indique Pablo Zabaleta. Les radios anglaises se sont mises à en passer de plus en plus souvent, le popularisant auprès des jeunes.» John Guidetti, attaquant suédois du Deportivo Alavés, racontait avoir appris l’espagnol en écoutant ce son venu des Caraïbes.

En montant dans l’avion qui les ramenait au camp de base d’Istra, après leur victoire face à l’Argentine, Lucas Hernandez, Florian Thauvin et leurs camarades tricolores ont entonné les paroles de Siguelo Bailando du Portoricain Ozuna, émis depuis l’enceinte portative de Presnel Kimpembé. A l’instar de Blaise Matuidi, le jeune défenseur a succombé aux charmes du reggaeton et de la cumbia sous l’égide d’Edinson Cavani, l’un des DJ du vestiaire parisien.

Absent du Mondial sur blessure, son coéquipier Dani Alves a, quant à lui, produit le mois dernier le titre Suave, en compagnie de son ancien coéquipier du Barça José Manuel Pinto et du chanteur brésilien Thiago Matheus. Au début de l’été, l’ancien attaquant du Real Madrid (prêté par le PSG à Stoke City) Jesé a, pour sa part, sorti La Esquinita sous le pseudonyme de Jey M.

Ibrahimovic et Verratti mordus d’asado

L’asado compte lui aussi de plus en plus de nouveaux adeptes. Cette technique de grillade venue des pays voisins du Río de la Plata (Argentine et Uruguay) renferme, à l’instar du maté, des vertus sociales. «On en a fait un avant la reprise de l’entraînement, révèle Pablo Zabaleta, aujourd’hui à West Ham, dirigé par le Chilien Manuel Pellegrini. C’est une activité qui réunit les gens. On est en train de voir si on peut installer une parrilla [grand barbecue] au centre d’entraînement pour l’été, histoire de profiter du beau temps.»

Avec ses Argentins, ses Brésiliens et son Uruguayen (Edinson Cavani), le Paris Saint-Germain est sans doute le vestiaire le plus latino d’Europe. «C’est le Pocho (Lavezzi) qui a lancé la mode des asados ici, confie Carlos Muguraza, patron des restaurants Volver, trois établissements argentins installés dans la capitale française. J’apportais la viande chez lui et il la préparait dans son jardin. Zlatan adorait ça! Marco [Verratti] aussi. Maintenant que le Pocho n’est plus là, c’est Gio [Lo Celso, récemment parti au Bétis] et Dani Alves qui ont pris la relève.» L’Argentin et le Brésilien faisant de ce moment convivial plus qu’une simple mode de vestiaire, à l’instar du maté et du reggaeton.


L’Angleterre n’est plus la référence

Si la manière sud-américaine de vivre le football séduit autant, c’est parce que, nulle part ailleurs, ce sport ne semble être vécu avec autant de liberté et d’intensité. A la Coupe du monde, les nations d’Amérique latine, Argentine, Pérou, Colombie et même Panama, ont de très loin remporté le match des supporters. L’émergence de rites latinos dans les vestiaires témoigne d’un lent bouleversement sur les trente dernières années: l’Angleterre n’est plus la référence de la culture foot. La Premier League est trop aseptisée, trop mondialisée, trop américanisée. Un match à Anfield fait moins rêver que le derby de Rosario. On reprend dans les stades des chants venus de Montevideo, on traduit sur les réseaux des expressions («le football est un sentiment») entendues à Buenos Aires.

La fascination de la «garra charrua»

Aujourd’hui, le fighting spirit fait pâle figure à côté de la garra charrua uruguayenne. Et sur les bancs de touche, ce sont encore des hispanophones qui incarnent des absolus: Pep Guardiola et Diego Simeone sont deux pôles opposés dotés d’une même force d’attraction. Marcelo Bielsa aimante quelque part entre les deux.

Au Lausanne-Sport, Fabio Celestini avait fait installer une bâche contre le grillage du terrain d’entraînement. On pouvait y lire (en espagnol) une célèbre citation de Luis Aragones: «Ganar y ganar y ganar y ganar y ganar y ganar y volver a ganar: eso es el futbol» («Gagner, gagner […] et encore gagner: c’est ça le football»). L’inscription est toujours là, mais Celestini est parti. Il rêve d’entraîner le Panama.

Laurent Favre

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