Oublier la défaite traumatique en finale de la Coupe du monde 1974 contre l'Allemagne de Beckenbauer (1-2). Oublier ce crachat de Frank Rijkaard dans la chevelure abondante et bouclée de Rudi Völler, l'actuel sélectionneur de la «Mannschaft», en huitièmes de finale du mondial italien, en 1990, autre souvenir d'un amer échec. Oublier que «les défaites contre l'Allemagne sont les plus dures du monde», selon l'historien hollandais Thomas Snyder. Oublier cette image de très mauvais goût: Ronald Koeman s'essuyant le derrière avec le maillot d'Olaf Thon après la victoire néerlandaise face à l'Allemagne (2-1) en demi-finale de l'Euro 88, remportée par les Pays-Bas, une «revanche romantique de la Seconde Guerre mondiale». Oublier que les rencontres contre l'Allemagne traînent dans leur sillage une foultitude de sentiments passionnels.

L'effort paraît mineur. Pour l'équipe des Pays-Bas qui s'est présentée hier au stade du Dragao, à Porto, il s'est révélé aussi haut à escalader qu'une montagne. Dans un match où les velléités des Néerlandais se sont heurtées à une organisation défensive sans faille, les «Oranje» se sont noyés pendant 80 minutes.

Alors que l'Euro avait déjà commencé, Dick Advocaat, le sélectionneur batave, a décidé de changer de système de jeu. Le 4-4-2 des qualifications, médiocre, laisserait sa place à un 4-3-3 plus offensif, censé servir ce talent offensif que les hommes de l'autre plat pays disent avoir en trop grande quantité; ce fruit exotique, si rare dans bien des équipes européennes, mais qui pousse comme la vanille dans les anciennes colonies néerlandaises.

Trois attaquants contre une défense allemande vieillissante, cela semblait être une bonne tactique. La promesse d'un flot orange capable de percer cet autre Mur de Berlin que sont les arrières germaniques. Durant la première mi-temps, elle est restée une belle idée. Ruud Van Nistelrooy, le buteur de Manchester United, n'a que rarement été servi de bons ballons. Andy Van der Meyde et Rafael Van der Vaart, ses ailiers, ont trouvé avec Philipp Lahm et Arne Friedrich des latéraux intraitables.

Il existe un mystère néerlandais. L'un des plus gros producteurs de talents de toute l'Europe du football est favori de chaque compétition à laquelle il participe. Mais il ne gagne jamais. Le titre européen de 1988, dans sa solitude au palmarès national, est une insulte à la prodigalité des «Oranje».

Oui mais voilà: le football reste un jeu collectif où l'association harmonieuse de joueurs moyens surpassera toujours l'assemblage brinquebalant de techniciens exceptionnels, à l'ego souvent démesuré. Les surdoués bataves ont une peine avérée à jouer en équipe. Trop de talents sur un même terrain nuit au jeu, paradoxalement. Les Néerlandais en donnèrent la démonstration en fin de première mi-temps: Van der Vaart, en possession de la balle dans les 16 mètres allemands, s'est cogné à Philipp Cocu, son capitaine, lui aussi attiré par la sphère. Les deux se retrouvèrent à terre. La «Mannschaft» récupéra le ballon sans problème.

Faute de joueurs pouvant faire la différence seuls, Rudi Völler s'est donc résigné à construire une équipe solidaire et solide. Son but lui-même ne fera parler aucun gamin dans les cours d'école, ce matin. Torsten Frings botta un coup franc anodin sur la droite des buts d'Edwin Van der Sar. Les «Oranje» regardèrent passer la balle sous leur nez. Leur gardien longiligne aussi: 1-0 (30e minute).

La seconde mi-temps, avec ses changements de personnel, apporta un début de solution au sélectionneur batave. Le but de l'égalisation est venu de van Nistelrooy, déviant comme il pouvait une balle en retrait (81e). La flamme orange était rallumée. Mais le score ne bougea plus. Au contraire de celui de Köbi Kuhn, le banc d'Advocaat est occupé par plusieurs joueurs aussi bons que ceux qui étaient hier sur le terrain. Reste à trouver la bonne chimie.

Dans son mélange, le coach devra tenir compte de paramètres extra-sportifs. La sélection néerlandaise compose avec des caractères carrés. Clarence Seedorf, légèrement blessé, a fait savoir qu'il ne se contenterait pas d'être sur le banc. Patrick Kluivert disait avant la rencontre d'hier que lui patienterait. Ces fortes têtes resteront-elles tranquilles?