L’horloge numérique sur l’arche d’arrivée affiche 9h06. Sous les applaudissements nourris de la foule, les trois hommes, tous vêtus de rouge et blanc, passent la ligne, bras dessus, bras dessous. Victoire suisse, sur la Patrouille des glaciers. Le Valaisan Martin Anthamatten, le Bernois Werner Marti et le Fribourgeois Rémi Bonnet remportent la 23e édition de la mythique course de ski-alpinisme. Partis de Zermatt au milieu de la nuit, ils auront mis 6h35'56" pour avaler 57,5 kilomètres et 4368 m de dénivelé.

«C’est un rêve de gosse qui devient réalité», lâche Rémi Bonnet. Le Gruérien se remémore les photos de l’épreuve qui ornaient les murs du magasin de sport de Vuadens dans lequel il achetait son matériel à ses débuts. Le patron? Didier Moret, vainqueur de l’édition 2008 de la PdG, aux côtés de Florent Troillet et Alexander Hug. «C’est lui qui m’a vendu mon premier matos léger, sourit-il. Pour moi, cela a toujours été une motivation et c’est une fierté de prendre le relais et de devenir le troisième Gruérien à gagner la patrouille [Le premier fut Emmanuel Buchs, quadruple vainqueur entre 1990 et 2000, ndlr].»

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«Difficile de dire que l’on prend du plaisir»

Werner Marti partage cette «sensation incroyable» de remporter, pour la première fois, «la course qui compte le plus pour les Suisses» et avec laquelle il partage une histoire particulière. «Durant mon enfance, je venais voir les arrivées avec mon père. Puis j’ai fait mes premières PdG avec mon frère, avec lequel je suis monté sur le podium», détaille-t-il. L’homme a le sourire aux lèvres. Les mauvaises conditions d’enneigement qui ont mis à rude épreuve les corps et le matériel ne sont plus qu’un mauvais souvenir: «Pendant la course, c’est difficile de dire que l’on prend du plaisir. Mais lorsqu’on vit des émotions comme le passage de la Rosablanche, avec le public, c’est incroyable. Ce sont des sensations inoubliables.»

Le troisième membre du trio connaissait déjà les joies de la victoire à Verbier. Martin Anthamatten s’y était imposé en 2010. Mais, dit-il, «on ne s’habitue pas à gagner la patrouille. Il y a tellement de facteurs importants, qui doivent être réunis le jour J que c’est fou de s’imaginer que je la remporte pour la deuxième fois.» Et peut-être dernière fois. Le Haut-Valaisan va quitter l’équipe de Suisse et ne plus s’aligner en Coupe du monde. «Je serai encore au départ de la PdG dans le futur, mais je ne sais pas si ce sera pour jouer la gagne», souligne-t-il.

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«Envie d’une bonne bière et d’une bonne pizza»

Et ses coéquipiers, imaginent-ils récidiver l’exploit dans deux ans? Ont-ils l’édition 2024 déjà dans un coin de la tête? «Pour le moment, j’ai envie d’une bonne bière et d’une bonne pizza. Pour la suite, on verra plus tard», répond Werner Marti. Rémi Bonnet, lui, rêve d’une équipe 100% Gruérienne sur la plus haute marche du podium. Et il a déjà le nom de ses futurs coéquipiers en tête: Thomas et Robin Bussard (tous deux 19 ans). «On parle de cette équipe 100% Gruérienne depuis des années. Ce serait une fierté pour notre région», confie Rémi Bonnet, avouant que ce rêve devrait bientôt devenir réalité.

Les jumeaux viennent de franchir la ligne d’arrivée à Verbier. Avec Luc Besson, ils signent le meilleur temps sur le petit tracé, en 3h01'45''. Le règlement imposant un âge minimum de 20 ans pour s’élancer de Zermatt, les deux frères n’ont pu être au départ au pied du Cervin. Mais ils comptent bien y être lors de la prochaine édition, en 2024.

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Une victoire italienne chez les femmes

Les patrouilles, parties de Zermatt ou d’Arolla, sont de plus en plus nombreuses à arriver dans la station bagnarde, désormais baignée de soleil. L’horloge affiche 11h08. Chez les femmes, la victoire a des couleurs bleu azur. Le trio italien, composé d’Alba De Silvestro, Giulia Murada et Ilaria Veronese, s’impose en 8h38'25''. «Remporter la course lors de la première participation est quelque chose de fantastique. Parcourir les derniers mètres, avec tout ce public, ce sont des émotions incroyables», sourit Ilaria Veronese, à peine la ligne d’arrivée franchie.

L’équipe Swiss Team 1, partie plus tôt dans la nuit et déjà arrivée à Verbier depuis quelques dizaines de minutes, monte sur le podium. Une troisième place en guise de bonus. «La PdG, on la fait avant tout pour la terminer. On a certes des ambitions sportives, mais il y a tellement de choses qui peuvent se passer durant la course…», glisse Déborah Marti. Et des péripéties la Valaisanne d’adoption et ses coéquipières Emilie Farquet et Céline Tornay, en ont connu. A Arolla, elles imaginaient même leurs objectifs définitivement envolés.

Une course d’équipe avant tout

Le froid glacial de Tête Blanche a frigorifié Céline Tornay, qui avoue n’avoir pas pris de plaisir durant cette course. «J’ai eu beaucoup de peine à me réchauffer et à me ravitailler. De Tête Blanche [passage situé après un peu plus de 15 kilomètres du départ, ndlr] jusqu’à l’arrivée, je n’ai bu qu’un demi-litre et mangé 2 barres. Je n’avais plus beaucoup de jus», indique la Valaisanne. Et cela se voit sur son visage. «Sans mes deux coéquipières, je n’y serais pas arrivé.» C’est avant tout cela, la Patrouille des glaciers: une course d’équipe. Fatiguée, Emilie Farquet, le dernier maillon du trio, est heureuse de cette première participation à l’épreuve mythique. «Pourquoi ne pas la refaire? Je n’ai pas été dégoûtée, c’est déjà une bonne chose.» Les trois femmes rigolent. Derrière elles, les patrouilles parties durant la nuit continuent d’arriver au compte-goutte.