«Onze Américains sur un bateau forment un équipage, alors que onze Français placés dans les mêmes circonstances font au mieux onze équipiers.» Au diable la formule. Depuis peu, la France sportive se découvre de nouvelles vertus. Celles de savoir s'imposer dans les sports collectifs, quand elle ne brillait par le passé que dans les disciplines individuelles: champions du monde de football 1998, champions d'Europe 2000; finalistes de la Coupe du monde de rugby 1999; vice-champions olympiques masculins de basket 2000. Ce week-end, les handballeurs tricolores y sont allés de leur couplet en remportant les championnats du monde contre les Suédois, maîtres de la discipline.

Comme lors de l'Euro de foot, une part de chance a accompagné les Bleus dans cette dernière compétition. Nul doute également que le fait de jouer «à domicile» les a aidés. Mais d'autres éléments plus rationnels expliquent les progrès accomplis par le sport français ces dernières années.

L'engagement de l'Etat

Peu de gouvernements européens s'engagent autant que la France en faveur du sport. Depuis 1975 et la mise en route du Fonds de développement du sport (directement alimenté par les recettes du Loto), l'Etat n'a cessé de se mobiliser. Financièrement, d'abord: sous l'impulsion de l'ancien sprinter Guy Drut, puis de la très active Marie-George Buffet, l'actuelle ministre, le budget du Ministère de la jeunesse et des sports a pris l'ascenseur, jusqu'à atteindre près de 1 milliard de francs suisses aujourd'hui (soit dix fois plus que la somme annuelle attribuée au sport d'élite et de masse par la Confédération suisse). Mais aussi sur le plan des structures et de la promotion des sportifs.

Aujourd'hui, la plupart des disciplines disposent de structures de formation et d'entraînement centralisées. L'Insep, l'Institut national des sports et de l'éducation physique, héberge plus d'un millier de sportifs de haut niveau à Paris. Pour couronner le tout, les champions qui préparent les Jeux olympiques ont la possibilité de bénéficier d'un contrat à durée déterminée qui leur garantit un salaire de l'Etat. Enfin, le président Jacques Chirac et le premier ministre Lionel Jospin ne ménagent pas leurs efforts pour faire la promotion de la France sportive. Au-delà des intérêts électoraux, les deux hommes politiques sont les premiers à faire l'éloge de leurs champions, à coups de félicitations dans les vestiaires et de remises de Légion d'honneur. Un coup de pouce symbolique, mais qui assure aux champions français une popularité et un appui précieux.

La génération

«black-blanc-beur»

Des structures étatiques, un financement assuré par les droits TV. Encore fallait-il au sport français disposer d'une «main-d'œuvre» bon marché, au même titre que l'industrie hexagonale d'après-guerre a dû son redémarrage aux immigrés. Devenu activité professionnelle à part entière, le sport a logiquement recruté parmi les laissés-pour-compte de l'économie classique, au point que la composition des équipes de France, en football, basket ou dans l'athlétisme, peut s'analyser en creux comme une photo de la France des populations peu ou mal intégrées économiquement: les immigrés de la deuxième génération, mais aussi les ressortissants des Département set Territoires d'outre-mer.

Le rôle des télévisions

Le sport français doit beaucoup aux années 80, caractérisées par la privatisation de l'audiovisuel hexagonal. La création de nouvelles chaînes télé (M6, Canal+, etc.) a débouché sur une concurrence effrénée pour le rachat des droits de retransmission des compétitions sportives. Aujourd'hui encore, même les chaînes publiques participent à ce qui est devenu l'une des sources de revenus majeures des fédérations sportives. Grâce à cette manne, les clubs peuvent offrir des statuts professionnels à leurs joueurs. Ainsi, un footballeur français de deuxième division gagne-t-il plus qu'un joueur de Ligue A en Suisse.

L'exportation des talents

Peut-être plus que tout autre pays, la France a bénéficié de la libre circulation des sportifs en Europe. Depuis l'arrêt Bosman, en 1995, l'Hexagone a exporté des wagons de talents dans les pays de l'Union européenne, leur donnant l'occasion de s'aguerrir dans les meilleurs championnats du monde. Les meilleurs footballeurs français jouent en Italie, en Angleterre et en Espagne; de nombreux handballeurs se sont exilés en Allemagne; les basketteurs font le bonheur de clubs grecs, espagnols et italiens. Après avoir profité en France de structures de formation idéales et de certains des meilleurs éducateurs du monde, qui mènent régulièrement les équipes de jeunes à des titres européens ou mondiaux, ces exilés apportent à leur sélection nationale un surcroît de maîtrise, mais aussi d'expérience et de roublardise dont le collectif profite largement.