Le monde francophone du football est en deuil. Fait rare, il met pour une fois les querelles partisanes de côté. Joueurs, entraîneurs ou dirigeants, de l’OM, du PSG ou de Lyon, sont unanimes à saluer la mémoire de Pape Diouf. «C’est une bibliothèque qui brûle», a commenté laconiquement Didier Roustan, d’ordinaire intarissable mais qui, là, n’a plus les mots.

Didier Roustan reprend une célèbre citation attribuée à Amadou Hampâté Bâ, mais Pape Diouf n’était pas un vieillard. Il avait 68 ans, et était en pleine forme avant d’être frappé par le Covid-19. Hospitalisé à Dakar, où il était sous assistance respiratoire, son état s’est dégradé trop vite pour qu’il puisse être transféré à Nice par avion sanitaire. L’avion n’a pas décollé, raconte la RTS, la chaîne de télévision publique du Sénégal. Décédé le 31 mars, Pape Diouf est la première victime sénégalaise de l’épidémie de coronavirus.

«J’ai été le premier en tout»

Il fut avant cela – et le restera – le premier dirigeant africain d’un grand nom du football européen, à l’Olympique de Marseille qu’il dirigea entre 2005 et 2009 lorsque le club phocéen était la propriété du Suisse Robert Louis-Dreyfus. Il n’en tirait nulle fierté. «Je suis le seul président noir d’un club en Europe. C’est un constat pénible, à l’image de la société européenne et, surtout, française, qui exclut les minorités ethniques», regrettait-il en 2005 dans une interview à Jeune Afrique. «J’ai été premier en tout, rappelait-il la même année dans un entretien au Monde. Premier journaliste africain responsable de rubrique sportive en Europe, premier agent de joueurs africains, premier manageur sportif d’un grand club européen.»

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Ce n’était pas de la forfanterie. Juste l’aplomb d’une personne qui connaissait sa valeur et n’était nullement complexée par ses origines. Comme tant d’autres, l’international suisse de l’Eintracht Francfort Gelson Fernandes, d’origine cap-verdienne, reconnaît aujourd’hui avoir été influencé par son exemple. «Il m’a aidé à croire qu’un Africain pouvait jouer un rôle autrement que sur le terrain. On se connaissait et je l’avais contacté concernant mon avenir après le football.» «Pape était un symbole, il nous a montré que l’on pouvait officier à des postes importants dans notre milieu», souligne sur son compte Twitter l’ancien footballeur international français Rio Mavuba. «Avec tout ce que les joueurs africains ont apporté au football en Europe, c’est bien le moins qu’on s’aperçoive de ce que nous pouvons aussi apporter en dehors du terrain», soulignait Pape Diouf, toujours dans Le Monde.

Une stature, une droiture

Très grand (1,89 m), placide, portant le costume avec aisance, il était d’abord une stature, une droiture. La voix chaude et le ton posé, il en imposait par son charisme et sa manière, souriante et détendue mais toujours inflexible, d’affronter les problèmes. Il ne craignait pas les polémiques, dont il sortait le plus souvent par le haut, porté par l’amour du verbe et une immense culture générale. «Pape Diouf, intellectuel de gauche, c’était aussi l’orgueil d’un destin choisi», estime dans sa revue de presse matinale sur France Inter son ancien collègue Claude Askolovitch.

Né en 1951 à Abéché, au Tchad, où son père militaire était en poste, il arrive à Marseille à 18 ans avec pour consigne paternelle de s’engager dans l’armée française. Il fait le coursier, puis le postier pour payer ses cours à Sciences Po Aix. C’est aux PTT qu’un collègue pigiste pour La Marseillaise lui propose d’écrire sur le sport. Il devient journaliste, puis responsable de la rubrique football du quotidien communiste. En 1987, il est de l’aventure Le Sport, un quotidien sportif haut de gamme lancé pour briser le monopole de L’Equipe. Le journal est un échec commercial (arrêté moins d’un an plus tard) mais un succès éditorial, qui marque profondément ceux qui l’ont lu et révèle quantité de journalistes talentueux.

«L’un des plus beaux portefeuilles d’Europe»

Pape Diouf quitte là le journalisme, mais pas les footballeurs, qu’il a appris à connaître et dont il a gagné la confiance. Il les conseille. C’est le début du foot-business et les présidents de club se nomment Tapie, Aulas, Lagardère. Il le fait d’abord bénévolement puis devient leur agent. Les premiers sont les stars noires de l’OM, Joseph-Antoine Bell et Basile Boli. D’autres suivront, d’origine africaine (Marcel Desailly, Didier Drogba, Samir Nasri, Laurent Robert) ou non (Sylvain Armand, Grégory Coupet). Quand il quitte la profession, en mars 2004, il possède «l’un des plus beaux portefeuilles de joueurs d’Europe», malgré un anglais rudimentaire. Ses anciens clients, partenaires ou relations commerciales emploient des qualificatifs peu usités lorsqu’il s’agit des agents de joueurs: «fiable», «fidèle», «intègre», «rigoureux», «de parole».

Cela lui ouvre les portes de l’Olympique de Marseille, où il entre officiellement comme manager sportif, bras droit d’un autre ancien journaliste, Christophe Bouchet. Il lui succède un an plus tard, en 2005, à la présidence. Habile à se mettre les supporters de l’OM dans la poche, comprenant mieux que quiconque le contexte marseillais, Diouf relance le club, qui accroche trois podiums consécutifs (2e en 2006-2007, 3e en 2007-2008, 2e en 2008-2009) et réussit quelques exploits en Ligue des champions. Il n’insiste pas quand Vincent Labrune, alors président du conseil de surveillance de l’OM, obtient sa tête d’un Robert Louis-Dreyfus mourant.

L’échec, en 2014, de sa candidature à la mairie de Marseille à la tête d’un collectif citoyen (il ne recueillit que 6% des voix) n’écorna pas son image, pas plus que le titre de champion de 2010 après son départ ne le fit oublier dans la tête et le cœur des supporters. Dans l’histoire récente de l’OM, seuls Marcelo Bielsa et Eric Gerets ont comme Pape Diouf laissé des regrets en partant. Ceux le concernant sont désormais éternels.