Football

Le vieux démon du racisme ressurgit dans le football anglais

Cible privilégiée des fans adverses et de la presse tabloïd, Raheem Sterling s’est rebiffé et a montré à la Premier League une image d’elle-même qu’elle ne voulait plus voir

Depuis qu’il est devenu une industrie haut de gamme, le football anglais s’est efforcé de policer son produit phare: la Premier League. Les tribunes se sont pacifiées, les joueurs se sont mis à l’eau plate et les équipes ont abandonné le kick and rush pour le jeu à l’européenne. Trois choses n’ont pas changé: la méticulosité des jardiniers, le savoir-faire des réalisateurs télé et les préjugés à l’encontre des joueurs noirs.

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Samedi 7 décembre, ce vieux fond de racisme sous-jacent a sauté au visage de l’attaquant de Manchester City Raheem Sterling, violemment pris à partie en plein match par des supporters de Chelsea. Les images télé montrent sans ambiguïté que l’attaquant international anglais (24 ans, 47 sélections) essuie une bordée d’insultes racistes. Très vite, Chelsea a ouvert une enquête et banni quatre de ses supporters du stade de Stamford Bridge.

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Mais Sterling a voulu s’attaquer à la racine du mal et a accusé les tabloïds anglais (principalement le Daily Mail) d’avoir nourri ce racisme en reproduisant clichés et stéréotypes. Pour illustrer son propos, il a posté le 8 décembre sur Instagram deux articles du Mail traitant très différemment de deux cas étrangement similaires sur le fond: deux jeunes joueurs de Manchester City qui, chacun, achètent une maison à 2 millions de livres. Dans le cas de Tosin Adarabioyo, d’origine nigériane, la dépense est décrite comme le gaspillage d’un jeune surpayé qui n’a encore jamais joué en Premier League. Dans le cas de Phil Foden, le great white hope du football anglais, elle est présentée comme le cadeau d’une jeune star à sa maman.

L’affaire a fait grand bruit en Grande-Bretagne, plus que la première défaite de City cette saison (2-0). Raheem Sterling a reçu le soutien de l’Association des joueurs professionnels (PFA), qui constate «l’augmentation des incidents racistes dont nos joueurs sont victimes, en provenance des tribunes». La fédération (FA) a annoncé vouloir «travailler avec les clubs et les autorités [pour] gérer cette affaire de façon appropriée». Le journaliste auteur de l’article sur Tosin Adarabioyo, Anthony Joseph (lui-même métis), a précisé que le sujet datait du début d’année 2018, au moment d’un débat virulent sur le salaire des très jeunes joueurs. Posté sur Twitter en janvier, l’article avait été immédiatement critiqué pour son contenu et Joseph qualifié d'«Oncle Tom». Dans le Guardian, l’ancien joueur Stan Collymore a jugé que rien ne changerait vraiment tant qu’il n’y aurait pas plus de diversité dans les salles de rédaction.

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Alors que l’Angleterre a fêté le 29 novembre les 40 ans de la première sélection d’un noir, Viv Anderson, en équipe nationale, la représentation de la diversité a diversement progressé dans le football. Elle s’est notablement améliorée dans les tribunes (dans les années 1970 et 1980, le public des stades anglais était essentiellement composé de jeunes mâles blancs). Selon les auteurs Kuper et Szymanski, la discrimination des joueurs noirs dans les effectifs professionnels a progressivement cessé à partir du milieu des années 1990. Sur les bancs de touche, en revanche, ils n’étaient que quatre en 2015 issus des minorités ethniques parmi les 92 en place dans les quatre divisions professionnelles. Le 27 novembre, l’ancien défenseur international Sol Campbell a fait ses débuts d’entraîneur à 42 ans à Macclesfield Town, modeste club de League Two (quatrième division). En 2014, Campbell écrivait dans son autobiographie que la FA était «archaïque» et «institutionnellement raciste».

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