Destins de champions (1/5)

Viktor Röthlin, cours toujours

La retraite du champion d’Europe 2010 de marathon? Conseiller les coureurs, organiser des courses et courir. Mais dans un autre état d’esprit que lorsqu’il courait après les médailles

Ils ont marqué des buts, gagné des titres et fait vibrer la foule. Mais un jour, les projecteurs s'éteignent et la vie continue. Et si la reconversion était le plus grand des défis pour un(e) athlète?

«Tu préfères courir où? Route ou forêt?»

Quelques secondes plus tard, un paysage boisé apparaît sur l’écran en face du tapis de course. Les images donnent l’impression d’y être. Mais les «bips» des caisses enregistreuses et la musique de fond ramènent vite à la réalité du centre commercial d’Emmenbrücke, dans la banlieue de Lucerne. Viktor Röthlin, chemise blanche, shorts bleu marine et silhouette affûtée, y incarne parfaitement son nouveau rôle. L’ancien marathonien travaille pour Ochsner Sport depuis le début de l’année 2018. Il a formé les vendeurs et développé des espaces dédiés à la course à pied dans huit succursales. Dans celle-ci, les clients ont parfois la chance d’être conseillés par un champion d’Europe.

Courir n’était pas un travail, c’était une passion. Quand je cours, je suis moi, je suis vrai

Viktor Röthlin

L’homme de 44 ans possède l’un des palmarès les plus riches de l’athlétisme helvétique. Cinq ans après sa retraite, il maintient des liens étroits avec sa discipline. Outre son 50% au sein de la grande enseigne, le natif de Kerns dans le canton d’Obwald organise des stages de course à pied, via son entreprise VikMotion. Il a également mis sur pied le Switzerland Marathon Light, qui comprend un semi-marathon et des parcours de 10 et 4 kilomètres autour de Sarnen. «Organiser une course me tenait énormément à cœur, même si cela représente beaucoup de travail, se réjouit-il. J’ai envie de transmettre tout le positif que la course à pied m’a apporté. Pour moi, courir, c’est la vie.»

Depuis ses 10 ans, Viktor Röthlin aime enfiler ses baskets – et parfois parler de lui à la troisième personne. «Courir n’était pas un travail. C’était une passion, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Quand je cours, Viktor est libre. Dans ces moments, je suis moi, je suis vrai. Dernièrement, après quatre jours sans sortie, ma femme Renate m’a ordonné d’aller courir car je devenais insupportable», rigole le papa de Luna et Ben, 7 et 5 ans.

Chair de poule

Le jogging, mais aussi le vélo, la natation, le ski de fond ou l’équitation lui permettent de se vider la tête. Le quadragénaire a même pris des cours pour apprivoiser sa jument Osaka, qui lui a été offerte après sa médaille de bronze aux Championnats du monde 2007 dans la cité japonaise. «Je n’avais aucune intention de manger cet animal. Je voulais le monter. Mais pendant ma carrière, c’était impossible car je ne pouvais pas risquer une blessure», explique l’Obwaldien.

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Osaka lui rappelle aujourd’hui le meilleur souvenir de sa carrière. Ses yeux bleus, attentifs et bienveillants brillent. «Quand je revois les images de cette course, j’ai à chaque fois des frissons. C’est le seul moment de ma carrière qui me donne la chair de poule. Les cinq derniers kilomètres étaient fous: je suis passé du huitième au troisième rang.» Il avait eu une sorte de déclic un an plus tôt. «Il y a eu un avant et un après 2006, souligne-t-il. Cette année-là, j’ai glané la médaille d’argent aux Championnats d’Europe. C’était un immense soulagement. Ce résultat est venu légitimer tous les efforts consentis jusqu’alors et m’a libéré de toute pression. Tout n’a ensuite été que du bonus.» Et il y en a eu, jusqu’à un titre européen en 2010.

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Sa dernière course professionnelle fait aussi partie de ses moments forts. «Avant les Jeux olympiques de Londres en 2012, mon avenir n’était pas clair. Le jour de la course, après 800 mètres, je me suis dit que ce n’était pas le jour de Viktor. Sur le moment, j’ai pensé que c’était peut-être mon dernier marathon. J’ai franchi la ligne d’arrivée onzième, ce qui n’était pas si mal, mais je ne voulais pas finir comme ça. Après les JO, nous sommes partis en vacances en Finlande avec ma femme. J’ai beaucoup parlé avec elle. C’est là-bas que nous avons décidé d’aller jusqu’aux championnats d’Europe à Zurich, le 17 août 2014.» Il prendra la cinquième place de l’épreuve, devant son public.

Des voyages et des röstis

Avant de terminer à la maison, Viktor Röthlin a fait le tour du monde grâce à ses performances. Issu d’un milieu modeste, ce petit-fils de paysans et fils d’ouvrier du bâtiment a pris l’avion pour la première fois à 18 ans «uniquement parce qu’il courait vite», pour rallier Boston et les Championnats du monde de cross. Bien avant Julien Wanders, il a aussi pris dès 1998 l’habitude de passer 25 semaines par année au Kenya. Il venait y chercher l’expertise des meilleurs coureurs du monde, mais n’est pas non plus venu les mains vides. «La veille des courses, je mangeais toujours des röstis. Les pâtes sont trop acides pour moi, et en plus, c’est suisse! J’en ai donc cuisiné jusqu’au Kenya, et les coureurs locaux les ont aimés!» Il retournera dans ce pays – en famille pour la première fois – en février prochain. Il y a gardé de nombreux amis, dont son ancien partenaire d’entraînement Abraham Tandoi, qui a appelé son fils Viktor.

Viktor Röthlin n’est pas nostalgique de sa période professionnelle. Il pratique désormais son sport différemment, comme lors du marathon de New York qu’il a disputé avec les coureurs populaires. «Le chrono ou le podium ne sont plus des objectifs. J’aime courir, mais l’esprit de compétition, c’est complètement fini.» Mais son agenda n’est pas vide pour autant. Il prendra part au marathon du Médoc, une épreuve qui mêle course et dégustation de vin, et un autre défi le titille. «Avec ma femme, nous espérons gravir le Cervin. On doit encore s’entraîner. Renate a la technique, mais pas encore les poumons. Pour moi, c’est le contraire.» Mais l’essentiel, c’est que Viktor court toujours.

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