Evolution

Vingt ans, l’âge bête du rugby professionnel

En 1995, l’International Rugby Board supprimait l’obligation d’amateurisme. Cette décision a profondément changé le rugby, qui a repris les tares du football et dérive désormais vers le football américain

Vingt ans, l’âge bête du rugby professionnel

Evolution En 1995, l’International Rugby Board supprimait l’obligation d’amateurisme

Cette décision a profondément changéle rugby, qui a repris les tares du footballet dérive désormais vers le football américain

Longtemps, les rugbymen ont considéré avec dédain les footballeurs, ces «manchots», des sportifs de peu de foi, sans culture ni tenue, ni scrupule. Et puis, en 1995, l’International Rugby Board a mis fin à l’obligation d’amateurisme et ce «sport de voyou pratiqué par des gentlemen» est devenu un jeu comme un autre. Vingt ans après, l’exception culturelle rugbystique a fait pschitt. Les légendaires «valeurs du rugby» auront résisté comme deux portes de saloon à l’arrivée en force de l’argent.

C’est le vernis qui a craqué le premier. L’attitude, mélange de paillardise et de chevalerie. Ce que Daniel Herrero, vieux sage à la barbe fleurie, nommait «une aventure humaine» s’appelle aujourd’hui: un match. Qu’il faut gagner. Fini le vin rouge à table avant les rencontres. La troisième mi-temps, qui est au match de rugby ce que le banquet final est aux aventures d’Astérix, perdure. Mais les chants y sont plus rares, les «muflées» moins sévères, les adversaires plus pressés.

Disparus aussi ces durs à cuire stoïques sous la grêle. Jadis, le commentateur Roger Couderc jetait un voile pudique sur les fourchettes, bourre-pifs et autres boîtes à gifles qui s’échappaient des mêlées. Aujourd’hui, les caméras traquent les mauvais gestes, mais aussi les tricheurs qui les simulent, comme le Toulousain Yoann Huget contre Bath, le 18 janvier. Ça ne vous rappelle rien, ces grands benêts en short qui se tordent de douleur afin d’abuser l’arbitre? Huget s’en est sorti par un tweet d’excuse. L’époque, toujours…

Mais il y a pire. Le public ne se gêne plus pour déconcentrer bruyamment l’adversaire qui tente une pénalité. A chaque essai ou presque, les rugbymen qui se contentaient jadis d’une tape virile sur les cuisses se sautent dessus «à grands coups de pattes grasses et mouillées, en hululant des gutturalités simiesques à choquer un rocker d’usine» (Pierre Desproges, à propos des footballeurs). Les joueurs ont désormais un agent. Ils sont 82 en France, accusés de semer la zizanie dans les clubs et de multiplier les transferts qui, de fait, deviennent plus fréquents.

Banal également, le changement d’entraîneur en cours de saison. Quelques mauvais résultats et on fait sauter le fusible, au nom du «choc psychologique». Cela arrive à des gens très bien comme Pierre Berbizier, viré du Racing, Jean-Pierre Elissalde, licencié au bout d’un mois à Bayonne, ou Fabien Galthié, débarqué cet hiver de Montpellier. La longévité de Guy Novès à Toulouse en fait presque un Guy Roux de l’Ovalie.

Au fil des années, la dérive est devenue plus profonde. Le rugby s’est aussi identifié au football par ses mutations territoriales et anthropologiques. La bataille de clochers est devenue un sport de villes. Même Genève s’y met. Passer pro n’est plus une option mais une obligation, parfois la seule porte de sortie pour des joueurs de plus en plus souvent issus des classes défavorisées. Sport élitaire, le rugby ne compte plus que 40% d’universitaires, contre 65% il y a dix ans. En parallèle, le syndicat des joueurs français Provale recense une centaine de chômeurs par an et s’inquiète pour la reconversion de beaucoup. Le lien entre le club et l’entreprise est à retisser entièrement. «Nous devons créer des passerelles entre le monde du travail et le monde du rugby», a constaté Robin Tchale-Watchou, deuxième ligne de Montpellier et président de Provale, lors de sa prise de fonction. Paradoxalement, le professionnalisme a donc fragilisé le statut du joueur qui ne gagne pas suffisamment d’argent durant sa carrière pour prendre sa retraite.

Mais le rugby ne s’est pas contenté de rattraper le football, ce qui ne lui a pris qu’une dizaine d’années. L’évolution constatée lors de la dernière décennie fait davantage penser – avec un certain frisson – au football américain. Sous l’influence des Anglo-Saxons, et notamment des nations de l’hémisphère Sud, Australie, Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud, le rugby s’est soudain mis à enfler. Au propre comme au figuré. Toujours plus de joueurs, encadrés par des staffs toujours plus fournis de coaches en tous genres. Toujours plus de musculation. Toujours plus de chocs. Toujours plus de blessures.

La beauté du rugby, c’était qu’il offrait une place à chacun: le gros jouait pilier, le grand deuxième ligne, le petit demi de mêlée. Le jeu distinguait l’engagement physique des avants des courses d’évitement des trois-quarts. Il y avait un peu deux équipes en une mais tout de même une certaine harmonie. En 1995, la puissance physique inédite d’un Jonah Lomu (1,95 m, 115 kg) était l’arme fatale. Aujourd’hui, ce genre de physique s’est banalisé. Il est devenu indispensable pour ne pas perdre mais ne suffit pas à garantir la victoire. Sport d’impact direct sur l’adversaire, le rugby offre la victoire aux plus lourds, aux plus grands. Le jeu moderne s’est donc tourné vers le combat physique à tous les postes. Le temps de jeu effectif a doublé (de vingt à quarante minutes par match), le jeu d’évitement est devenu un sport de collisions. Les joueurs qui s’entraînaient deux fois par semaine suivent désormais trois séances hebdomadaires, uniquement de musculation!

Les différences physiques se sont estompées, avec des joueurs surdimensionnés à tous les postes. Daniel Herrero parle d’«industrialisation des corps». Les avants ont grandi en moyenne de cinq à huit centimètres et pris dix kilos. Les arrières ont pris moins de centimètres (trois à quatre) mais plus de kilos (quatorze kilos en moyenne). Le pourcentage de joueurs présentant un indice de masse corporelle (IMC) assimilable à de l’obésité a été multiplié par quatre, avec l’apparition, ces dix dernières années, de cas d’obésité de niveau 2 et 3 qui n’existaient pas auparavant.

En filigrane se pose bien sûr la question du dopage, si efficace pour prendre du muscle. En 2013, l’Agence française de lutte contre le dopage citait le rugby comme le sport présentant le taux le plus important de cas positifs par contrôles effectués. Selon une étude anglaise, le rugby est l’un des trois sports, avec le culturisme et l’haltérophilie, où l’utilisation des stéroïdes a été le plus souvent rapportée par les pratiquants eux-mêmes.

Le pourcentagede joueurs présentant un IMC assimilableà de l’obésité a été multiplié par quatre

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