Interview

Vinzenz Kögler: «Le sport aura besoin de l’e-sport»

En marge de la convention Sport Future, le président de la Fédération suisse d’e-sport décrypte un phénomène en pleine expansion au niveau mondial, mais encore mal connu du grand public

L’e-sport s’est imposé depuis quelques années comme un phénomène mondial majeur, qui intéresse des millions de fans et devrait brasser 1 milliard de dollars à l’horizon 2020. Incontournables pour les «digital natives», les compétitions de jeux vidéo demeurent une énigme pour la majorité de ceux qui ont vu le jour avant Internet. Vinzenz Kögler, président de la Fédération suisse d’e-sport et membre du comité de la Fédération internationale, s’en est encore rendu compte cette semaine à Lausanne. Invité dans le cadre de la convention Sport Future, cet Autrichien de 31 ans établi à Zurich depuis une douzaine d’années a participé à un débat sur le thème du sport face à la révolution numérique, lors duquel il a surtout dû expliquer en quoi consistait sa discipline. Il avait avant cela répondu aux questions du Temps.

Quelle est la différence entre gaming et e-sport?

Il est difficile de dessiner une frontière nette. Le gaming comprend tout l’univers du jeu vidéo, peu importe le support et l’expérience recherchée. Il y a beaucoup de jeux imaginés pour un seul joueur, où il s’agit de suivre un scénario, de faire avancer l’histoire. L’e-sport, de son côté, s’articule vraiment autour de l’idée de compétition entre plusieurs joueurs. Cela ne peut donc concerner que les jeux où il est possible d’évoluer en direct contre d’autres joueurs.

- L’e-sport revendique un essor constant. Comment se mesure-t-il?

- C’est un avantage de l’e-sport sur les autres sports: on peut très précisément mesurer son développement. La plupart des événements donnent lieu à des livestreams, des diffusions en direct sur Internet, et il est possible de savoir précisément combien de personnes s’y connectent. Les chiffres montrent que l’audience est en constante augmentation et que les fans consomment de plus en plus d’heures de contenus liés à l’e-sport. Il y a d’autres indicateurs: les tournois organisés dans des stades réunissent de plus en plus de spectateurs, les investissements sont à la hausse, donc le prize-money distribué dans les compétitions aussi. Tous les indicateurs prouvent la croissance de l’e-sport et rien n’indique qu’elle va ralentir prochainement.

- Quelle est la limite?

- Le nombre de gens qui possèdent une connexion internet suffisante pour se connecter à un livestream, tout simplement. A terme, l’e-sport peut intéresser des centaines de millions de personnes. Un milliard, peut-être, qui sait?

- Quelle est la tendance en Suisse?

- Nous avons les mêmes difficultés liées à la configuration du pays, sculpté par les frontières linguistiques, que les autres activités. Pour jouer, les Romands cherchent d’autres francophones, les Alémaniques d’autres germanophones. Donc il existe de nombreuses organisations différentes. Il y a beaucoup de joueurs, mais ils ne sont pas forcément réunis au sein de structures communes.

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- Regrouper la communauté, c’est le challenge de la Fédération suisse?

- Oui. Nous voulons encourager les joueurs à monter des associations, des équipes, mais aussi définir les besoins auxquels nous pouvons répondre. Notre objectif est d’installer un véritable écosystème de l’e-sport en Suisse, centré sur les intérêts des joueurs.

- De nombreux clubs de sports «traditionnels» lancent des sections e-sport…

- D’un côté, c’est très positif. Ces clubs ont une audience large et établie. Ils sont dans les médias, qui relatent chaque semaine leur actualité. L’e-sport peut bénéficier de ces communautés existantes; lorsqu’un club de football engage un joueur d’e-sport, c’est une grande nouvelle relayée partout, alors que l’e-sport peine encore en lui-même à intéresser les médias.

D’un autre côté, il faut surveiller le phénomène et bien comprendre quelles sont les attentes de ces clubs lorsqu’ils se lancent dans l’e-sport. Veulent-ils augmenter leur nombre de fans? Trouver des sponsors? Pour nous, c’est important que leur stratégie puisse aboutir, car si ce n’est pas le cas, ils pourraient supprimer leur section et ce serait tout un public de perdu…

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- Que pensez-vous des projets de Lausanne et Servette?

- Ce sont des exemples à suivre. Ces clubs ne se sont pas seulement engagés dans la simulation de football FIFA, qui est le jeu le plus proche de leur propre sport, mais aussi le plus éloigné du cœur de la communauté e-sport. Lausanne a engagé une équipe existante, Qualitas Helvetica, dont les membres sont sur League of Legends, Counterstrike, des jeux très représentatifs de l’e-sport. Ainsi, le club obtient directement la reconnaissance de la communauté, il montre son intention d’embrasser la scène telle qu’elle est.

- Pourquoi le jeu FIFA est-il à part?

- Pour deux raisons. La première, c’est que c’est un jeu traditionnellement joué sur console, et les consoles ont un côté plus «casual gaming» que l’ordinateur, le support le plus courant des compétitions d’e-sport. La deuxième raison, c’est qu’une nouvelle version de FIFA sort chaque année. En e-sport, les jeux réédités si fréquemment peinent à s’installer. League of Legends, Counterstrike ou StarCraft sont là depuis des années; les joueurs n’ont pas besoin de s’adapter annuellement à une nouvelle version. Aussi, ils peuvent progresser, la communauté peut grandir et évoluer.

- Qu’est-ce qui rapproche l’e-sport des autres sports?

- Beaucoup de choses. La principale, c’est le principe de compétition. Ensuite, il y a toutes les questions de discipline, de talent et les montagnes d’heures d’entraînement qu’il faut pour devenir bon. L’e-sport, ce n’est pas juste s’asseoir derrière un ordinateur et jouer. Pour s’entraîner, un footballeur ne se contente pas d’aller au terrain et d’enchaîner les matches. Il va chercher à améliorer ses mouvements, sa vitesse, ses réflexes, des aspects spécifiques de son jeu. En e-sport, c’est pareil.

On entend souvent que l’e-sport se distingue car ce n’est pas un exercice physique. OK, être super fit n’est pas la principale clé du succès. Mais en même temps, il faut réunir une excellente coordination des mains, des réflexes, de la concentration. Lorsqu’on place des capteurs sur un joueur, on remarque qu’en termes de production de stress et d’adrénaline, l’e-sport est très proche des autres sports.

- Certains espèrent que l’e-sport puisse devenir une discipline olympique…

- La Fédération internationale essaie de se faire une place dans les événements sportifs majeurs, dont les JO. L’e-sport ne sera pas directement une discipline au programme, mais pourrait peut-être faire l’objet d’une démonstration, histoire de montrer que cela s’intègre bien dans le paysage, que ce n’est pas si éloigné du sport traditionnel. Devenir un sport «à médailles», ce serait cool, bien sûr, mais je pense qu’il reste un important travail au niveau de nos structures.

Cela dit, je ne crois pas que l’e-sport ait nécessairement besoin des Jeux olympiques pour réussir. Ces dernières années, il s’est massivement développé sans le moindre soutien des sports traditionnels. Il est devenu un phénomène majeur. Donc, je pense que dans le futur, on verra plutôt les sports traditionnels se battre pour que l’e-sport rejoigne leur univers. Ils se démènent pour atteindre de nouveaux fans? L’e-sport les touche déjà. Le gaming fait naturellement partie de la culture des jeunes.

- Vous avez 31 ans. Comment vous êtes-vous retrouvé impliqué dans le milieu?

- J’ai eu un ordinateur en mains, le Commodore 64 de mes parents, avant même d’avoir su lire ou écrire. Dès lors, j’ai été très intéressé par les jeux vidéo. A l’école, j’ai commencé à former des équipes avec des amis, à évoluer dans de petites ligues, même si nous n’avions pas beaucoup de succès (rires)… Plus tard, j’ai organisé des soirées tournois à Zurich, je me suis retrouvé en contact avec la scène suisse et j’y ai pris de plus en plus de responsabilités.

- A quoi ressemblaient vos compétitions zurichoises?

- A cette époque, le jeu StarCraft 2 arrivait sur le marché – c’est peut-être le jeu qui a initié le boom actuel de l’e-sport. Nous organisions des soirées «BarCraft», en l’occurrence dans un pub irlandais. Ce qui était important, c’est que d’un côté, il y avait notre tournoi, et de l’autre, des écrans diffusaient des matches de football ou autre et, parfois, des clients s’égaraient chez nous et se retrouvaient confrontés à l’e-sport. Certains repartaient directement, d’autres s’intéressaient, posaient des questions, parlaient aux gens. Et de fil en aiguille, ils se rendaient compte que regarder une compétition d’e-sport n’est pas très différent de regarder un match de football. Rendre le public conscient du phénomène, c’est très important pour notre développement. Tenez: moi, je ne comprends rien au cricket, mais j’accepte totalement l’idée qu’on puisse prendre du plaisir à suivre un match.


Le sport demain: opportunités et menaces

Partager les expériences du monde des affaires, de la sphère académique et du milieu sportif pour mieux envisager l’avenir: c’était le pari de la convention Sport Future, organisée cette semaine par l’Université de Lausanne et le réseau ThinkSport. Deux jours de conférences et de discussions pendant lesquels le sport est apparu chahuté par les nouvelles technologies et les enjeux d’éthique.

Comme pour tous les domaines, la révolution numérique est un défi lancé au monde du sport. Les fans tendent à remplacer la télévision par les réseaux sociaux pour consommer des contenus et tous les acteurs doivent composer avec ce nouveau paradigme. Là où la production d’un seul flux utilisé par tous les diffuseurs suffisait par le passé pour la retransmission d’un événement, les utilisateurs sont désormais friands d’expériences diversifiées. Les nouveaux canaux mettent les fans à portée directe des fédérations, quand elles étaient auparavant habituées à évoluer à l’écart. «La révolution numérique représente autant une opportunité pour le sport qu’une menace, car elle oblige les fédérations à sortir de leur business de base et il faut bien réfléchir aux investissements, car on peut se tromper et n’avoir rien en retour», a synthétisé Alex Sanchez, de la Fédération internationale de basket.

Mais les principales menaces pour le sport sont ailleurs. Pour 46% des participants à la convention, le phénomène le plus préoccupant est le dopage. Les orateurs ont également mis l’accent sur l’enjeu majeur des matches truqués, une problématique très sensible car connectée au crime organisé. Directrice suisse d’Amnesty International, Manon Schick a, elle, insisté sur les atteintes aux droits de l’homme perpétrées dans un cadre sportif.

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Sport Future a aussi été l’occasion pour de jeunes chercheurs de présenter leurs travaux. Lausanne continue de se profiler comme le haut lieu de la connaissance mise au service du sport.

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