François* a le look potache et propret des habitués qui, ce matin, égaient ce repaire d'étudiants d'une bourgade vaudoise. Le profil à l'avenant: enfance joyeuse, carrière dans la fanfare, études universitaires, intérêt surdéveloppé pour le football. Depuis l'âge de 17 ans - il en a 22 aujourd'hui -, François pratique une autre activité: le tourisme de la baston. Il est de «tous les matches où ça chauffe», en Suisse et ailleurs; jusque dans les pays de l'Est. Plans débrouilles. Mille petits boulots pour les financer.

François n'appartient à aucune chapelle. Il n'est ni ultra, ni hooligan, mais s'essaie à leurs rites. «Je tiens à mon indépendance. J'aime juste quand ça chauffe.» Il choisit les affiches en fonction de l'ambiance. «Je vais au stade comme à un concert. Du bruit et du mouvement, voilà ce que beaucoup de gens recherchent dans le football. Personnellement, j'ai une fascination pour les grands matches.» Ambiance de franche canaillerie, aussi: «Si j'apprends qu'une rencontre sera houleuse à Saint-Gall, je saute dans un train. J'ai l'abonnement général des CFF. Je suis prêt.»

François est souvent accompagné de sa petite amie, «bien qu'elle devienne plus casanière». Ils bourlinguent - auto-stop, voiture de location, train, avion. Un réseau d'accointances leur fournit des billets, section «virages sulfureux», le sanctuaire interdit, le saint des saints, à Paris, Dortmund, Liverpool, etc. «Cet été, nous irons voir un match de basket à Athènes. Ce n'est pas triste non plus.»

Tous avouent une formation universitaire et, selon François, un certain recul sur leurs actes: «Un jour, dans un train spécial, nous avons bavardé avec des gros durs, dans leur langage. Après, nous nous sommes dit que nous étions un peu cons. Mon pote a eu les mots justes: «La différence, c'est que nous, on le sait!» Il rit.

Il raconte avec un ton posé, réfléchi. Discrétion absolue sur les lieux et les dates. «Un soir, à l'étranger, nous avons repéré du bruit dans un terrain vague, pas loin du stade. Il y avait une soixantaine de bagnoles avec le coffre ouvert et de la musique à fond. Des gars au crâne rasé buvaient des bières. Nous avons fait semblant d'aller aux toilettes, pour voir. Ils nous ont laissés passer, puis nous ont suivis. Là, tu ne peux pas ignorer à qui tu as affaire. Tu sais ce que tu risques. Jamais un simple passant ne sera tabassé. Il ne faut pas te mêler de leurs histoires, c'est tout. L'an passé, à la gare de Schaffhouse, des hooligans bâlois ont cassé des vitrines. Un supporter a lancé une remarque. Ces gars étaient du même club. Ils lui ont pété le nez.»

Les endroits à risques sont notoires, mais «en nette diminution», constate François. «Les clubs agissent différemment. En Suisse, Grasshopper a la politique la plus répressive. Le «mouvement ultra» y est en perte de vitesse. Plus de cent membres du noyau dur sont interdits de stade. A l'inverse, nous savons qu'au FC Zurich, les supporters valaisans sont presque toujours tabassés. Tu sais pertinemment qu'avec les Welsches la sécurité laisse faire. C'est dégueulasse.»

François a vécu beaucoup d'affrontements entre Bâle et Zurich. Le dernier en date fut une apologie de la bastonnade récréative, un sommet à l'échelle helvétique. Bâle avait perdu le titre dans les arrêts de jeu, à la dernière seconde du dernier match. Des dizaines de grognards encagoulés ont envahi le terrain et agressé les joueurs du FCZ. François y était. En première ligne. Il a «lancé des canettes et des «fuck» aux Zurichois», comme il le dit avec un zeste d'espièglerie. «Je ne casse pas. Je ne cogne pas. J'aime juste quand c'est chaud.»

François reste persuadé que ces débordements n'auraient jamais eu lieu sans une certaine mansuétude. «A deux minutes de la fin, Bâle était encore champion. Tout le monde attendait que ses fans descendent sur la pelouse. Etrangement, les «robocops» ont pris position devant la tribune des Zurichois. Ils ont laissé la Muttenzkurve sans surveillance. Au coup de sifflet final, nous étions prêts. Des bancs et des fumigènes ont fusé sur le terrain. A notre grande surprise, nous avons envahi le terrain sans difficulté.»

François pense que la désillusion sportive a convaincu des indécis, voire redoublé l'ardeur des habitués, mais «que des débordements de ce type arrivent souvent hors des stades. Je suis persuadé que, cette fois, Bâle a laissé la situation dégénérer devant les caméras de télévision, pour obtenir du soutien au niveau fédéral.» François a l'habitude d'envahir le terrain. «Je suis expert en pelouse, blague-t-il. Je récupère maillots, shorts ou autres.» Mais ce jour-là n'était pas comme les autres. «Les gens n'avaient jamais vu ça, ils filmaient tous avec leurs téléphones portables. Là, tu vis des moments exceptionnels. Tu te sens vraiment au cœur de l'action.»

L'apocalypse finale ne l'a pas déçu: «Tous les trams étaient bloqués dans un périmètre de 2 km, les «hools» tournaient des bagnoles, et des gros nuages de fumée montaient partout. C'était chaud.» François était aussi de l'expédition punitive qui, un dimanche, a pris d'assaut les abords du Letzigrund. «J'ai reçu une balle en caoutchouc sur le menton, là, et du gaz lacrymogène dans les yeux. Bien sûr, ce n'était pas la première fois, mais ce sont toujours des expériences douloureuses», dit-il dans un accès de virilité.

Les Zurich-Bâle sont le point de ralliement de tous les fiers-à-bras, «l'une des dernières affiches «chaudes» en Suisse», avoue François, presque à regret. Ce dimanche, ils étaient plus de 500: «Dans les milieux ultras, tout se sait. Par les forums sur le Net, par le bouche-à-oreille, tout le monde connaît l'horaire des trains spéciaux, puis l'itinéraire que le cortège empruntera pour rejoindre le stade. Ce jour-là, ça sentait la bagarre. Des banderoles anti-Bâle et des journalos jalonnaient le parcours.»

Certaines émeutes sont planifiées, d'autres spontanées. Certaines houspillent au nom d'une idéologie politique, gauchos façon Che Guevara ou extrême droite de type nazillon, «mais ce n'est pas une constante». «Parfois, les flics attendent à un endroit. L'information a filtré. Parfois aussi, un ultra passe dans les wagons pour prévenir de rester groupés, car nous pourrions tomber dans un guet-apens à la gare.» La baston, partout, gaiement. Les dimanches de championnat, les aires d'autoroute sont connues pour accueillir des batailles rangées, dont certaines sont organisées longtemps à l'avance, souvent par Internet. «Sur la durée d'un trajet, un ultra fait quatre ou cinq arrêts; pour boire des bières ou pisser. Tout le monde sait où trouver qui.»

François répète que «personne ne sera jamais forcé de taper, de casser ou d'envahir le terrain». Que «personne ne s'amusera à cogner un père de famille qui passe tranquillement avec son gamin sur les épaules». La castagne «entre adultes consentants», selon une codification clanique.

François explique aussi les jumelages qui lient certains groupes ultras: Marseille-AEK Athènes, Saint-Etienne-Bordeaux, Lazio-Inter, Feyenoord-Metz, l'allégeance autour d'une identification commune, ou estampillée. «Le monde ultra est un monde à part, un monde parallèle. Les plus jeunes ont 14 ans, peut-être moins, et la plupart arrêtent vers 35 ans. A un certain âge, tu n'as plus envie de te taper dix ou quinze heures de bus avec des ados qui racontent leur PlayStation. Toutes les couches de la société sont représentées, toutes, et pas forcément les plus désespérées ou démunies. Il y a passablement de filles aussi. Quelqu'un peut vivre vingt ans dans un groupe ultra sans jamais taper personne ni même recevoir un coup. Les plus investis choisissent leur métier en fonction des disponibilités qu'il offre. Toute leur vie est organisée autour du «mouvement». Souvent, les présidents fondateurs des groupes ultras, dans tous les pays, sont des gens immensément connus et respectés.»

François n'était pas du récent Nancy-Feyenoord, notoirement prometteur. «Toute l'Europe en parlait depuis des jours. Mais on ne peut pas être partout.» Les grands classiques deviennent plus hermétiques: «Certaines affiches ne sont plus violentes. PSG-OM, par exemple, c'est fini. Quand tu arrives, tu es attendu par 4500 flics. Tu ne peux plus bouger une oreille.»

L'autre danger est le foot-business: «Les billets pour les grands matches sont devenus tellement inaccessibles que des débordements surviennent en ligues inférieures. Des bagarres ont éclaté en troisième division allemande, malgré la présence de 400 policiers. Qui a prévenu la police pour qu'elle poste 400 policiers à un match de troisième division?» «Puisqu'elle est refoulée dans les grands stades, la violence descendra dans les petites ligues. Ailleurs, elle investit quelques sports très populaires. En Grèce, récemment, des incidents ont éclaté... à un match de water-polo.»

En passionné de football, François stigmatise son appropriation par la logique mercantile: «Il faut savoir que les ultras sont les derniers à mettre de l'ambiance dans les stades. Plus les billets sont chers, plus le public jeune et dynamique est diminué au profit des costard-cravate. Un des slogans des ultras est: pour un football populaire, stop business. Je suis très attaché à ce combat idéologique. De plus, la violence ne résulte pas du monde ultra. L'amalgame est faux.»

François croit que le football demeurera une valeur sûre, la plate-forme sur laquelle toutes les impétuosités continueront de s'exprimer. «Le foot touche tout le monde, il est universel. La violence périphérique n'a rien à voir avec celle du terrain. Comment l'expliquer? Les stades sont combles, les journaux parlent sans cesse d'émeutes qui ont éclaté ici ou là. Qui irait cogner un brave supporter de rugby? Dans quel intérêt? Au foot, tu te sens au cœur de l'événement. Tu vis.»

*Prénom fictif.